L’impossible social-démocratie française, par Claude Dupont

Vergnon_modele_suedoisQue le titre ne nous égare pas : ce n’est pas une analyse du « modèle » suédois qui nous est exposée, mais une étude sur les réactions de la gauche française par rapport à l’expérience d’un parti socialiste européen qui resta près d’un demi-siècle au pouvoir, d’un parti qui symbolisa plus que n’importe quel autre la social-démocratie, c’est-à-dire cette belle tentative d’associer le socialisme à la liberté. C’est avec un vif intérêt que nous parcourons cet ouvrage très documenté, très clair, et qui nous renvoie à plus d’un demi-siècle de l’histoire du mouvement socialiste en France.

À propos du livre Gilles Vergnon, Le « modèle » suédois. Les gauches françaises et l’impossible social-démocratie, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2015, 182 p, 18€

Si le principe de la participation à des gouvernements de gauche se généralise en Europe à partir des années 1920, les périodes où s’inscrit cette participation sont brèves, sauf en Suède où, dès 1913, Hjalmar Branting avait revendiqué le réformisme comme ligne pour son parti. Et l’avènement du SAP au pouvoir en 1932, dans un gouvernement de coalition, devait être rapidement marqué par de beaux succès économiques et sociaux. Il est vrai que la conjoncture était favorable, avec la dévaluation de la couronne, intervenue en 1931, et les exportations massives de fer et d’acier vers l’Allemagne nazie. N’importe.

La Suède ne fait pas rêver la gauche
Dans une Europe marquée par les tensions sociales et politiques, la Suède constituait une heureuse exception, en affirmant une politique de progrès social par une collaboration constructive entre les forces sociales en présence. Mais si le succès en fut souligné aux États-Unis, où Roosevelt y fit de larges allusions dans sa présentation du New Deal, en Belgique ou aux Pays Bas, en France, malgré quelques prises de position comme celle de Bracke saluant « un bilan particulièrement positif », c’est de la droite que montent les éloges. Les combats du Front populaire ne s’inscrivaient pas dans un contexte de coopération interclassiste. Aussi, une rencontre franco-suédoise organisée à Pontigny en juin 1938 se tient-elle sur un fond un peu surréaliste ; d’un côté, la plupart des ténors politiques et syndicaux figurent dans la délégation suédoise, et du côté français, très peu de responsables connus, personne de la CGT, sinon Robert Lacoste.
Mais, par la suite, on est surpris que le « modèle » suédois ne rencontre pas plus d’écho. Paradoxe : alors que le programme de la Résistance nous semblerait assez proche de la ligne suédoise, en dessinant la recherche d’un compromis entre les forces sociales, sous l’égide d’un État interventionniste, c’est plutôt en Union Soviétique, en Yougoslavie ou chez les travaillistes britanniques, qu’on va chercher les références. Durant la guerre froide, les socialistes entendent d’autant plus durcir la ligne idéologique que leur pratique politique sacrifie beaucoup aux compromis, et même aux compromissions. Une fois de plus, c’est chez Albert Camus qu’il faut chercher un exemple de lucidité, quand il loue, à travers la Suède, un pays où « le syndicalisme le plus fécond se concilie avec la monarchie constitutionnelle et réalise l’approximation d’une société juste ». L’avènement de la SFIO au pouvoir ne rapprochera pas les « partis frères », la gauche scandinave condamnant sans nuance la politique répressive menée en Algérie. C’est le Parti radical qui, sous la houlette de Jean-Jacques Servan-Schreiber sera le premier parti français à se réclamer ouvertement du « modèle » suédois.

Sympathie et démarquage
En 1976, l’expérience socialiste se brise en Suède. C’est l’époque où l’on sent une plus grande sympathie à son égard en France. Mais François Mitterrand tient bien à s’en démarquer en rappelant que les socialistes français préparent une rupture avec le capitalisme, avec l’appropriation des moyens de production. On ne pourra bientôt plus parler du modèle suédois. L’entrée de la Suède dans la communauté européenne, la mondialisation de l’économie, qui assure un avantage décisif à un capital transnational opposé à des États nationaux appauvris et affaiblis, en marquent le terme.
Mais ce que décrit si bien Gilles Vergnon, c’est l’histoire de l’impossible rencontre entre la gauche française et la social-démocratie. Pour des raisons structurelles d’abord. La social-démocratie suppose l’existence d’un mouvement syndical fort. Le syndicalisme français a toujours été minoritaire dans la classe ouvrière, et n’a jamais formellement renié les bases anarcho-syndicalistes de la Charte d’Amiens. D’où cette impossibilité congénitale de distinguer la notion d’un compromis social, résultant de l’exercice d’un rapport de force, de celle d’une compromission sans principe. Pour des raisons conjoncturelles aussi. Depuis le congrès de Tours, le socialisme français vit une concurrence avec le Parti communiste, et n’entend pas lui céder la place sur le terrain de la lutte des classes. Quand on dit maintenant d’un socialiste français qu’il est « social-démocrate », on ne souligne que la modération de son socialisme, et non son ralliement à cette grande famille de pensée qui a fleuri avec un éclat particulier en Suède.

Claude Dupont

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