Les inventaires de Pierre Moscovici, par ALAIN BERGOUNIOUX

Les livres et témoignages sur le quinquennat écoulé commencent à s’ajouter. Celui-ci a un caractère particulier. Il est écrit, en effet, d’un double point de vue. Pierre Moscovici, d’une part, a été ministre de l’Économie et des Finances de 2012 à 2013, puis, d’autre part, Commissaire européen chargé des Affaires économiques et financières. Il offre, ainsi, la possibilité de mieux comprendre les raisons de l’effondrement électoral du Parti socialiste, qui était en position dominante en 2012 et qui risque la marginalisation en 2018. A propos du livre de Pierre Moscovici, « Dans ce clair-obscur surgissent les monstres ». Choses vues au cœur du pouvoir, Plon, 2018, 252p, 18,90€Article à paraitre dans L’OURS 476, mars 2018.

À sa manière – car cela est son douzième livre – l’auteur mène cette réflexion en quatre « moments » bien identifiés : « le monde d’hier », l’inventaire du quinquennat, « le nouveau monde », l’actuelle situation politique, « le moment européen », les responsabilités de l’Union européenne, « la gauche année zéro », les chantiers d’une reconstruction.

De Hollande à Macron
L’inventaire du quinquennat commence par une comptabilité en partie double, les mesures et actions positives – les accords de Paris particulièrement et les réformes d’avenir, le Compte personnel d’activité entre autres – et les échecs – la déchéance de nationalité et la loi travail au premier rang. Pierre Moscovici rappelle les conditions difficiles qui ont pesé en 2012 – beaucoup plus qu’en 1997 ou en 1981. Il ne cache pas que beaucoup s’est joué sur la question fiscale. Il a été celui qui, en même temps, a présidé au « choc fiscal » de 2012 et qui, un an après, a parlé du « ras-le-bol fiscal ». La fiscalité a servi de variable d’ajustement pour limiter les déficits – alors que la limitation des dépenses publiques a été volontairement contenue. Mais tout cela n’a pas été expliqué. Et on retrouve dans de nombreuses pages du livre, le constat fait, déjà, par d’autres, de la défaillance du « récit ». Pierre Moscovici, acteur clef, par plusieurs anecdotes notamment, insiste sur les faiblesses de la gouvernance, l’absence d’unité au sein même du gouvernement, les « énigmes » du président lui-même qui n’a pas assuré la « gouvernance » nécessaire. Le jugement après son départ du gouvernement est un peu plus extérieur. La manière dont Manuel Valls a conduit la politique, dont il aurait pris le commandement de fait, est passée au crible critique. La condamnation de l’acceptation des élections primaires par François Hollande est nette. L’analyse du « moment » Macron – passée l’analyse de son ascension – est faite inévitablement de plus d’interrogations que de certitudes. L’usure du système « ancien » des partis est un fait, mais le clivage droite-gauche a toujours des fondements, dans la société française. Redéfinir une force social-démocrate – ce qui est l’objectif de l’auteur – ne demande pas de renoncer à ce que souhaite une majorité de Français : des politiques pensées dans l’intérêt général. Très européen de ce point de vue aussi, Pierre Moscovici s’inscrit dans une culture de coalition.

L’Europe
Tout à fait intéressante est l’analyse de la situation européenne. Elle est celle d’un acteur majeur, ancien ministre des Affaires européennes dans le gouvernement de Lionel Jospin, titulaire d’un important Commissariat aujourd’hui, qui dresse un bilan positif de son action, et de celui de la Commission Junker, qui est discutée par d’autres acteurs (l’ancien ministre grec de l’Économie Varoufakis particulièrement) mais qui est nourrie d’une connaissance intime des problèmes de l’Union européenne, de ses défaillances comme de ses succès.
Conscient de la force des populismes – même si 2017 a marqué un coup d’arrêt –, Pierre Moscovici demande de mettre à profit la reprise économique pour avancer dans les chantiers qui donneront à l’Union un caractère plus protecteur et plus démocratique. Mais un certain nombre de réformes sont, pour cela, nécessaires. La première, et pas la moindre, est d’en terminer avec la règle de l’unanimité pour la politique fiscale et de passer au principe des majorités qualifiées. On connaît les oppositions nationales à cette réforme. Pierre Moscovici partage les grandes orientations tracées récemment par Emmanuel Macron. Mais il diffère sur l’idée qu’il faudrait aller vers une Europe à plusieurs vitesses et s’en tient aux « coopérations renforcées ». La conclusion du livre laisse à penser qu’il envisagerait volontiers de mener le combat lors des prochaines élections européennes pour concourir à la présidence de la Commission. On comprend, en lisant le livre, que cela ne pourrait passer que par la définition d’une nouvelle coalition politique, dont il reste, cependant, à préciser les contours.

Gauche année zéro
La dernière partie du livre considère l’avenir de la gauche – ou plutôt du socialisme européen et français. Les causes générales des difficultés de la social-démocratie européenne sont connues. Nous les avons passées en revues, ici-même, dans ce journal, et notre revue. Mais, les socialistes français ont ajouté leurs propres divisions. Pour Pierre Moscovici – et ce n’est évidemment pas le diagnostic de Benoît Hamon ! – le problème majeur est que le PS n’incarne plus le réformisme moderne. Emmanuel Macron l’a en quelque sorte confisqué et détourné… Il faudrait, donc, se consacrer à sa redéfinition. Cela demandera, en priorité, un grand effort intellectuel. L’auteur ne le cache pas. Il en trace quelques perspectives pour terminer. Sa conviction essentielle est qu’il faut que le socialisme français soit, à la fois, de gauche et européen, et qu’il faut penser un nouveau projet avec cette exigence en tête.

Alain Bergounioux