Le socialisme français et ses voies, par ALAIN BERGOUNIOUX

Ce livre reprend et prolonge les travaux d’une thèse, soutenue en 2012, sur « La traduction du néo-travaillisme dans la gauche socialiste française » (1997-2008) ». Le titre peut induire en erreur par sa modestie. Il ne s’agit pas, seulement, en effet, d’une étude sur la manière dont les socialistes français ont interprété l’offre idéologique du New Labour dans les années 1990-2000 et comment les idées circulent d’un parti à l’autre – ce qui serait déjà intéressant – mais, également, d’une analyse et d’une réflexion sur la nature actuelle du Parti socialiste.

À propos du livres de Thibaut Rioufreyt, Les socialistes français face à la Troisième voie britannique, Presses universitaires de Grenoble, 2016, 224p, 23€
Article paru dans L’OURS 466, mars 2017, page 1 et 3.

Le Parti socialiste connaît une période particulièrement critique en ce début d’année 2017 où son identité même est en question. Les difficultés sont de tous ordres : les divisions internes qui ont miné le quinquennat qui s’achève, la concurrence à sa gauche et à sa droite qui diminue son audience dans l’opinion, l’affaiblissement militant notable dans une société que les partis généralistes ne structurent plus. Mais tout ne dépend pas de la conjoncture présente. Une évolution est en cours depuis plus d’une vingtaine d’années – et elle concerne tout le socialisme européen. Thibaut Rioufreyt a choisi d’en rendre compte en prenant au sérieux les idées et les discours. Souvent, dans une période où les idéologies sont dites n’avoir plus guère d’importance, on croit se débarrasser de la question en évoquant l’écart qui existe entre la « théorie » et la « pratique ». Ce qui n’est qu’en partie vrai. Car si les intérêts jouent leur rôle et amènent à instrumentaliser les idées, celles-ci sont au cœur de l’engagement politique. Le dépérissement des convictions ruine inévitablement toute famille politique. Et qui plus est, il y a une disposition trop répandue de confondre l’affaiblissement des idéologies de gauche, après la crise du marxisme, avec la disparition de toutes les idéologies. Ce n’est pas ce que l’on voit avec la vague populiste qui parcourt l’Europe ! L’auteur a donc raison de mener une étude des idées et des discours qui n’ont pas à être pris, évidemment, comme argent comptant, mais comme des révélateurs de situations politiques. Et il en mène, ici, une analyse savante et suggestive.

Au PS : contrer la troisième voie
La première partie du livre se veut descriptive et donne, effectivement, la « chronique d’une traduction ». Le débat se noue à la fin des années 1990, après l’arrivée au pouvoir parallèle du New Labour et du Parti socialiste. Le « nouveau » Parti travailliste, derrière son leader Tony Blair, avait connu un processus de transformation idéologique majeur, fondé sur un travail intellectuel de longue haleine, l’amenant à proposer une « troisième voie » à l’ensemble du socialisme européen, pour réaliser une nouvelle synthèse entre les valeurs social-démocrates et la réalité libérale du monde de la « globalisation », passant par l’acceptation de la mondialisation, une redéfinition du rôle de l’État, associant le public et le privé, privilégiant les « capacités » de l’individu, la pleine prise en compte du désir de sécurité. Le parti français, derrière Lionel Jospin, manifesta une distance critique, dès juin 1997, au congrès du PSE, à Malmö, une opposition déterminée lors de la parution du Manifeste Blair-Schröder du printemps 1998, une confrontation organisée, enfin, lors du congrès de l’Internationale socialiste, à Paris, en novembre 1999. Face au social-libéralisme de la « troisième voie », il revendiqua la tradition social-démocrate – ce qui était déjà une évolution pour lui – en maintenant une critique du capitalisme, en défendant le rôle de l’État et des services publics, en proposant une régulation mondiale. Le PS et le New Labour ont représenté ainsi les deux pôles du socialisme européen au tournant des années 2000. Cependant, l’échec socialiste en 2002 et les choix de Tony Blair, en 2003, concernant l’engagement en Irak, firent perdre de l’intensité au débat, le Parti socialiste connaissant une évolution vers la gauche, au congrès de Dijon notamment, en 2003, le blairisme se dévaluant idéologiquement. Mais, sans être revendiquées comme telles, les thématiques du New Labour demeurent dans les prises de position de certaines personnalités socialistes. Dominique Strauss-Kahn, avec son livre, La Flamme et la cendre, de 2002, qui met l’accent sur un « État préventif », Ségolène Royal dans sa campagne de 2007, avec son slogan sur « l’ordre juste », Manuel Valls, après 2008, qui parait le plus proche du positionnement blairiste. Le corps central de la doctrine du parti, cependant, demeure tel qu’il a été dessiné par Lionel Jospin, (selon sa formule : « oui à l’économie de marché, non à la société de marché »), et maintenu, somme toute, par François Hollande, de 2002 à 2008, avec sa notion du « réformisme de gauche », et par Martine Aubry jusqu’en 2012. Avec le nouvel exercice, du pouvoir, François Hollande finit par se revendiquer explicitement de la social-démocratie en 2014 – ce qui n’était pas encore le cas l’année précédente –, alors que ses critiques de gauche, à l’extérieur du parti et à l’intérieur, parlent de « social-libéralisme » assumé. Le Néo-travaillisme a donc été à la fois récusé mais accepté dans certains de ses traits.

Les pôles idéologiques du PS

C’est cette complexité que veut expliquer la seconde partie du livre en entrant plus avant dans la réflexion. L’auteur le fait en croisant trois types d’enquêtes. La première concerne l’espace idéologique proprement dit, celui des discours, qui fait l’objet d’une analyse critique. Il distingue, pour ce faire, trois pôles idéologiques (trois « idéaux types »), qui ne représentent pas des courants au sens propre, les recoupements étant nombreux. La gauche social-libérale, d’abord, la plus proche du néo-travaillisme, qui revendique souvent une filiation avec la « deuxième gauche » de Michel Rocard. Mais celle-ci portait une critique maintenue du capitalisme et une réfutation du néo-libéralisme monétariste. Une distance a donc continué d’exister avec le blairisme. La gauche social-républicaine, ensuite, qui est construite autour de l’État qui, cependant, a en commun avec le néo-travaillisme, une valorisation de l’ordre, mais le rejette dans sa logique libérale. La gauche social-démocrate, enfin, qui a donné le ton jusqu’à aujourd’hui dans le Parti socialiste. Elle est, constitutivement, hétérogène (l’auteur parle d’une « chimère » au sens grec…), car elle tente d’unir des éléments proprement sociaux-démocrates et d’autres de nature social-libérale. Elle arrive à le faire au prix de synthèses problématiques (les « utopies réalistes » de Lionel Jospin) ! Contrairement à la critique de gauche, l’auteur prend au sérieux la tentative de constituer une voie propre au socialisme français qui ne se coupe pas de la tradition socialiste. Mais il en souligne l’ambi­valence et l’hétérogénéité.

L’examen des politiques gouvernementales menées, effectivement, en France et en Angleterre constitue le deuxième angle de la réflexion. La comparaison est faite, terme à terme, pour les gouvernements de Tony Blair et de Lionel Jospin. Elle met en évidence que si le social-libéralisme de Tony Blair intègre les logiques d’une économie de marché mondialisé, il a fait sa part à une politique d’investis­sements publics, à l’établissement d’un salaire minimum qui n’existait pas, à des dispositifs d’aides ciblées, et que le socialisme démocratique du gouvernement Jospin, a pu être, aussi, libéral, essentiellement dans sa politique de privatisation et de baisse du coût du travail, mais interventionniste sur beaucoup d’aspects. L’auteur parle même d’un « néo-keynésianisme bon teint ». L’hété­rogénéité n’est pas seulement dans les discours. Elle empêche de caractériser simplement l’action des socialistes. Depuis 2012, la comparaison ne sied plus avec le Labour, qui, lui-même, a répudié récemment le néo-travaillisme… L’inventaire que fait l’auteur de la politique du quinquennat de François Hollande, relativement détaillé, l’amène à conclure que s’il existe une inspiration social-démocrate dans l’action menée, elle est devenue secondaire, la politique de l’offre donnant le ton. Il parle d’une « économie sociale de l’offre », démontant, malgré tout, la critique de la gauche du PS qui parle, elle, d’un « libéralisme conservateur ». Le néo-libéralisme n’est donc qu’une des sources d’inspiration des gouvernements socialistes.

Le PS et la gauche

La troisième (et dernière) réflexion pour rendre compte de cette hétérogénéité amène à s’interroger sur les contraintes qui pèsent sur ces déterminations hésitantes. Thibaut Rioufreyt les met au jour dans l’analyse du « champ politique » français, en reprenant une thématique proposée par Pierre Bourdieu. Ce chapitre recoupe les histoires qui ont été faites de la gauche et du Parti socialiste. Les enseignements tiennent en quelques mots. Le Parti socialiste sous ses différentes appellations, n’a jamais pu représenter l’essentiel de la gauche – à la différence du Parti travailliste – il a été toujours contesté sur sa gauche et sur sa droite et, qui plus est, son unité a toujours été fragile, intégrant, en lui-même, les différentes sensibilités de la gauche. Il s’est toujours situé ainsi dans un « entre-deux », ce qui explique l’hétérogénéité de son discours et de ses pratiques. La situation, en ce début d’année 2017, en est plus qu’illus­trative… L’échec relatif de la « traduction » du néo-travaillisme s’explique largement par là. Il a été un objet de luttes au sien de la gauche et dans le Parti socialiste pour qualifier (et disqualifier…) des courants politiques et des personnalités. Ce jeu d’équilibre difficile se transforme en épreuve lors des exercices du pouvoir.

Le résumé des analyses de ce livre suffit à en montrer l’intérêt pour toutes celles et tous ceux qui ont à cœur le devenir du socialisme français. La perspective historique est évoquée dans ces pages, mais elle aurait pu être plus présente. Car les difficultés structurelles viennent tôt. Elles sont liées au modèle génétique qui a été celui du socialisme français. Et il a été toujours confronté à ces apories dans son discours. Ce qui change depuis une trentaine d’années – et c’est fondamental – est que ce n’est plus le rapport au marxisme qui structure le débat, mais le rapport au libéralisme. L’auteur le dit. Et c’est le grand intérêt d’une comparaison avec le Parti travailliste. L’auteur aurait pu, cependant, en conclusion, peut-être, élargir sa réflexion au socialisme européen. Car c’est l’ensemble des partis qui connaissent, peu ou prou, ce même type de phénomènes. Il aurait été utile, également, de s’interroger sur les alternatives gouvernementales possibles. Les critiques tribuniciennes sont une chose, mais les effets concrets des mesures proposées demandent, aussi, d’être pris en compte. L’exemple de Syriza est parlant. Lionel Jospin parlait du capitalisme comme « d’une force qui ne sait pas où elle va ». Le socialisme européen – et pas seulement français – est, sans doute, aujourd’hui, dans le même cas. Les tentatives d’adaptations – de formulation d’un nouveau compromis en fait – se heurtent à des réalités (qui, elles aussi, auraient bien mérité un chapitre) internationales, européennes, technologiques, sociales, culturelles, dont nul ne peut concrètement s’abstraire, s’il veut, évidemment, gouverner. Tout indique qu’une profonde refondation s’impose. Ce livre aide à en saisir les raisons.

Alain Bergounioux