Le socialisme au jour le jour, par CLAUDE DUPONT

buber_socialisme1947. Le rideau de fer tombe sur l’Europe. Les tenants d’un socialisme démocratique désespèrent. C’est l’année où Martin Buber, considéré comme un des philosophes du « judaïsme libertaire » d’Europe centrale sort Utopie et socialisme, publié en français en 1977, et que les éditions de l’Echappée ont l’excellente idée de redonner.
A propos du livre de Martin Buber, Utopie et socialisme, L’Echappée, 2016, 250p,18€Pour Buber, l’échec du « socialisme réel » vient d’une tragique erreur de parcours. Dans son célèbre essai Je et Tu, il précisait que les relations humaines devaient se poser sur le mode du face à face, dans une relation de réciprocité. Mais la relation du je au tu risque de dégénérer en une relation du « je et cela », avec une réification d’autrui. Cette dégénérescence s’est effectivement produite, facilitée par un développement mal contrôlé de la civilisation industrielle, qui a engendré un processus moderne d’individualisation s’ac­com­plissant en processus d’atomi­sation. Originellement, ce n’est pas l’individu, c’est la communauté qui est la « réalité de la vie sociale ». L’homme entretient des liens multiples avec des collectivités, des groupes sociaux ou familiaux, et le libre jeu de leur spontanéité assure son développement harmonieux. Or, le principe politique centraliste a pris l’ascendant sur le principe social décentralisé. Il n’est pas question de tenter un impossible retour en arrière en cherchant à restaurer des niveaux dépassés de développement. Il convient simplement de retisser les liens avec les tendances décentralisatrices qui sont perceptibles aux racines mêmes du devenir économique. Et l’un des principes de base, c’est d’organiser la vie économique du pays autour de coopératives qui doivent être à la fois de production et de consommation.

Revisiter les utopistes
Avec leur prétention à détenir les clés du « socialisme scientifique », les marxistes ont relégué leurs prédécesseurs au rang de « socialistes utopiques ». C’est le moment de les revisiter.
Les précurseurs, Saint-Simon, Fourier, Owen, ont bien eu le sentiment que ce sont de petites unités qui doivent établir des rapports entre production et consommation. Mais aucun n’a vraiment perçu la signification de ces petites unités sociales, ou, s’ils l’ont perçue, ils ont cru que la seule « organisation des unités particulières peut fonder un ordre juste de l’ensemble ». Proudhon et Gustav Landauer vont plus loin. Il faut veiller à ce que le mouvement coo­pératif ne dégénère pas en cultivant lui-même un égoïsme corporatif, en entrant dans une compétition de type capitaliste. C’est dans le fédéralisme, dans la réunion de toutes les unités dans un ensemble cohérent que la solution socialiste pourra trouver sa place. Le mutualisme et le fédéralisme permettront à la nation de former un corps. Et l’humanité apparaîtra comme une fédération des fédérations.
Or, Karl Marx lui-même, avec sa thèse sur le dépérissement de l’État, avait, à l’occasion de son étude sur la Commune de Paris, souligné que la constitution communale aurait restitué au corps social toutes les forces qui, jusqu’à présent, étaient absorbées par l’État. Mais, pour Buber, Marx et ses épigones se sont davantage consacrés à l’économique et au politique qu’au social. Et ils se défiaient d’un engagement trop prégnant dans un patient travail constructif qui aurait privé de force l’élan révolutionnaire. En lançant le fameux cri : « Tout le pouvoir aux soviets ! » Lénine dessinait les contours de l’embryon d’un gouvernement ouvrier. Mais il n’en est sorti aucune décentralisation véritable, car la fonction politique des soviets n’était pas incorporée dans la vision d’un cadre de vie, incluant l’économie et la société. Les léninistes n’ont pas vu l’intérêt des soviets pour la transformation de la structure sociale. Le principe coopératif, loin d’être proclamé comme une priorité, est seulement utilisé par eux comme un des leviers pour la prise de pouvoir.

Mettre l’État à sa place
Au lieu de préparer son dépérissement, l’État étouffe ou absorbe tout ce qui était social. Et le socialisme authentique reste sans modèle achevé, la forme la plus satisfaisante s’incarnant dans le village communautaire juif. Et encore, même en ce cas, Buber préfère le terme de « non échec » à celui de « réussite ».
La pensée de Martin Buber est plus complexe qu’il n’y parait. D’abord, il ne reste pas au niveau des communautés villageoises. Le principe corporatif peut trouver aussi bien sa place dans un ensemble urbain, à condition de bien définir les articulations entre la petite unité et l’en­semble. D’autre part, il ne prétend jamais que l’organisation sociale puisse abolir le principe politique. La société rapproche les individus, permet les échanges entre groupes et sociétés, mais elle ne peut maîtriser les conflits entre les groupes. L’État doit donc avoir une capacité d’intervention, qui doit être fonction des circonstances. Or, le problème c’est que l’État dispose de toujours plus de pouvoir que ne l’exigent les circonstances, et il a toujours tendance à étendre son champ d’action. Or, l’extension continuelle des pouvoirs de l’État signifie la réduction permanente de la spontanéité sociale. Et puis, nous retiendrons une belle leçon de Buber : il ne faut pas attendre tout de l’élan du « grand bond » final. C’est dès maintenant qu’il nous faut créer l’espace possible pour que la société sécrète le socialisme. Ce fut également le grand enseignement de Jaurès, lui aussi si passionné par l’expérience coopérative : c’est en formant, nous rappelait-il, jour après jour des socialistes que l’on préparera l’avènement du socialisme.
Claude Dupont

Article paru dans L’OURS n°461, septembre-octobre 2016, page 4.