Le parti socialiste vient de mettre en ligne sur sa page Youtube un entretien avec Laurent Heynemann, réalisateur du film Je ne rêve que de vous – qui relate l’histoire d’amour de Léon Blum et Jeanne Reichenbach durant les années d’Occupation. Il nous livre sa vision de Blum et son apport à l’histoire de la gauche et de la France. Vidéo réalisée pour le PS par Jeanne Dressen, et le concours de la Fondation Jean-Jaurès et de l’OURS. »

Ce film est inspiré de l’ouvrage de Dominique Missika, Je vous promets de revenir. 1940-1945, le dernier combat de Léon Blum, Robert Laffont 2009 313 p 20 €. 

Nous en avions parlé dans L’OURS n°389, juin 2009.
Janot Blum, une vie choisie

Les titres et sous-titres de l’ouvrage sont trompeurs. Car c’est sans doute moins « le dernier combat de Léon Blum » qui nous est conté que l’engagement total d’une femme pour l’homme de sa vie, une femme moderne. « Parce que c’était lui, parce que c’était moi », aurait peut-être répondu Janot à l’historienne Dominique Missika.

En prologue, le suicide de Jeanne Blum, Janot pour ses amis, par absorption de médicaments, le 3 juillet 1982, à Jouy-en-Josas, où elle avait vécu avec Léon de 1945 à sa mort en avril 1950, et la destruction de nombreux documents, dont des lettres de Blum. « Femme âgée au visage digne, aux vêtements sobres, coiffée à l’ancienne, mais on devine à son port de tête qu’elle a été belle » : comme il faut parfois un léger temps d’acclimatation devant un film de fiction pour retrouver derrière les acteurs les personnages d’une histoire qui nous est familière, il m’a fallu une vingtaine de pages pour plonger dans ce récit historique. Le livre tient à la fois du roman, de l’enquête policière, du scénario de film, avec ses flash-back, ses dialogues reconstitués, ses lieux comme autant de décors, ou ses journées de drames et de répit, ses portraits minutieux des personnages principaux (les Auriol bien sûr, Daniel Mayer, ses avocats de Riom, Félix Gouin, André Le Troquer et Samuel Spanien, ce dernier suggéré par Jeanne, et tant d’autres) jusqu’à la coupe des vêtements de Jeanne, femme belle et toujours élégante dans la tourmente. Dominique Missika raconte d’une plume alerte une aventure en bien des points extraordinaire. Elle sait aussi mettre en valeur les documents (lettres, journaux intimes, notes…) et récits inédits qu’elle a pu recueillir auprès de la famille Torrès, et notamment de Tereska Torrès, femme du second fils de Janot, Georges, né en 1924 et mort en combattant en novembre 1944 quelques mois après leur mariage.

Le choix de Janot
Les biographes de Léon Blum, Jean Lacouture, Ilan Greilsammer et Serge Berstein avaient mis en avant le rôle joué par « Janot » durant la guerre, et son courage. Ilan Greilsammer avait pointé l’importance des femmes dans les vies du jeune intellectuel socialiste dreyfusard, conseiller d’État et critique littéraire, du leader socialiste, et de l’otage de Vichy et des nazis : « avec Lise », « avec Thérèse », « avec Janot », les prénoms de ses trois épouses scandaient les parties d’une biographie « intime » de l’auteur du « scandaleux » essai Du mariage. Dominique Missika va aujourd’hui beaucoup plus loin et lève le voile sur un moment crucial : le choix de Janot, en juin 1940 – une fois ses enfants « à l’abri » –, de ne pas suivre son mari en exil et donc d’accompagner Léon Blum quoi qu’il advienne. En effet, Janot est toujours mariée à Henri Reichenbach qui, à suivre l’historienne, sait depuis leur rencontre et leur mariage en 1933 l’amour que porte en secret sa femme à « un autre homme ». En 1915, Jeanne à 16 ans quand elle est tombée amoureuse de Léon Blum, un homme marié de 43 ans, alors directeur du cabinet de Marcel Sembat, surtout connu dans les cercles que fréquentent sa mère et son beau-père comme un critique littéraire. Il ne la remarque pas, mais elle est subjuguée. À 20 ans, elle épouse l’avocat de gauche Henry Torrès avec qui elle a deux garçons, Jean, en 1922, dont la santé fragile l’inquiète, et Georges en 1924. Le brillant Torrès se révèle vite plus noceur que mari, et elle ose demander le divorce ; elle se veut libre alors mais bientôt elle succombe aux avances répétées de l’homme d’affaires suisse éperdument amoureux d’elle (il obtiendra sa naturalisation en 1936 grâce à Blum, par l’intermédiaire de Thérèse). En 1937, les couples Reichenbach et Blum – Léon Blum ayant épousé après la mort de sa femme Lise la « militante » Thérèse – s’invitent à Jouy-en Josas où chacun possède une maison. Thérèse meurt en 1938 d’une éprouvante maladie qui appartient aussi à l’histoire de la première expérience d’exercice du pouvoir par un socialiste.

Bien des mystères resteront entiers sur l’origine exacte, la nature, la chronologie, les étapes et les moments cruciaux de cette histoire d’amour. La version qu’en propose Dominique Missika qui avance ses « indices » est une des possibles. Elle « imagine » une femme moderne, complexe, à la fois discrète et d’une audace folle, toujours dans l’action. Mais de quelque façon que l’on regarde cette histoire, il fait peu de doute que sans la présence (ou la perspective de la présence) de Janot, sans son énergie, Blum aurait eu peu de chance de survivre aux multiples épreuves qui lui furent imposées. Cette captivité, dont on connaissait les grandes étapes par les témoignages de ses proches, les récits de Blum lui-même (Le dernier mois, dernière éd. Arléa, 2000), et notamment la récente publication de sa correspondance avec son fils Robert durant sa captivité à Buchenwald d’avril 1943 à février 19451, Dominique Missika en fait un récit précis qui met aussi en lumière le rôle immense joué par Renée Blum, la belle-fille de Léon Blum. La jeune maman tremble quotidiennement pour la vie de son mari, fils unique de Léon et Lise Blum, détenu à l’oflag de Lübeck en Allemagne, avec un « régime spécial » d’isolement qui nourrit les pires inquiétudes de son père. Renée, qui suit son beau-père du château de Chazeron à Bourrassol, en passant par le Portalet et Riom, sert d’agent de liaison avec la résistance socialiste, et parfois de « messagère » entre Léon et Jeanne. Le récit glisse pudiquement sur les relations entre les deux femmes, « forcément » unies pour sauver leur grand homme, mais si différentes.
L’historien est là sur un terrain mouvant. Le temps a certes fait son œuvre pour apaiser les tensions et renouveler les angles d’exposition. Au moment de la biographie de Jean Lacouture, au cœur des années 1970, on peut imaginer que la présence de Robert Blum retenait la plume ou la curiosité des chercheurs sur la « vie privée » de Blum. Thérèse, la militante, fait aujourd’hui parfois figure de « compagne idéale » du Blum en politique, rendant d’un coup plus fade la relation avec Lise. Antoine Malamoud a attendu les années 2000 pour autoriser la publication des belles lettres de Léon à Robert, où le père apprend à son fils, toujours en captivité, son remariage.

Jeanne Blum présentée d’abord comme la secrétaire à laquelle l’ancien leader dicte ses réflexions, puis comme sa collaboratrice, puis comme sa « maîtresse » s’est « imposée » à la famille de Blum, mais aussi à son entourage : les « rumeurs » à Vichy sur la nature exacte de leurs rapports accompagnent, anticipent ou entérinent-elles leur véritable rapprochement ? Depuis la mi-1942, elle se sait veuve, son mari s’étant suicidé ; elle apprendra plus tard que ce suicide date de la fin 1940 (Janot avait-elle pressenti les répercussions possibles de son choix ?). En décembre 1942, Blum révèle à son avocat Samuel Spanien son projet d’épouser Janot pour lui faciliter la possibilité de le suivre en Allemagne – car il ne doute pas de sa détermination à l’accompagner quoiqu’il en soit –, s’il venait, comme il le pense de plus en plus, à être livré aux autorités allemandes.

Revenir intact
« Mercredi, Je vais quitter tout à l’heure ce logis qui a été le nôtre. Ma pensée est et sera avec vous. Je vous promets de revenir intact. Je vous embrasse. Léon. »

Ce mercredi 31 mars 1943, à Bourrassol, quand Léon Blum trace à la hâte ce court message à la femme qu’il aime, tente-t-il de transmettre un peu de son éternel optimisme ? Mais l’amoureuse, la presqu’épousée, ne peut attendre la réalisation de cette promesse un rien ambiguë : « revenir intact », les mots chez Blum ne viennent pas au hasard. Intact ? Parle-t-il de leur amour, de ses convictions politiques et philosophiques, car quant à revenir entier… Janot en tire la conclusion qui s’impose. Par quel miracle, où la volonté tenace le dispute à l’inconscience, arrive-elle à rejoindre Léon Blum en Allemagne, le 19 mai suivant ? Elle s’est précipité chez Pierre Laval, qui l’a reçue sur l’entremise de son ancien camarade Alexandre Varenne : « Il en a de la chance », aurait dit Laval en lui accordant la possibilité de rejoindre son futur mari.

La suite est connue, nouvelles épreuves, drames et joies. Blum perd de nombreux amis, un frère aimé, mais il retrouve au bout de la nuit son fils, quand Janot pleure un fils, et découvre une belle-fille de 20 ans et une petite-fille qu’elle « adopte » immédiatement. Léon Blum reprend aussi du service en politique, pour cette fois encore, des derniers combats où elle sait se faire discrète.

C’est chez Janot que se rendra Pierre Mauroy en mai 1981 pour honorer la mémoire de Léon Blum et témoigner de son admiration à sa dernière compagne, qui a mis son énergie au service d’une école de la deuxième chance. Mauroy, averti de ses projets, tentera de l’empêcher de commettre l’irréparable. Janot, comme toujours, décidera seule, selon l’idée qu’elle se faisait de sa vie. Merci à Dominique Missika de ce beau portrait.
Frédéric Cépède

(1) Léon Blum, Lettres de Buchenwald, présentation d’Ilan Greilsammer, Gallimard, 2003, 190 p (L’OURS n°333)