Edvard Beneš et la cruauté de l’histoire, par Jean-Louis Panné

Benes_Mares_Edvard Beneš et la cruauté de l’histoire, par Jean-Louis Panné (à propos du livre d’Antoine Marès, Edvard Beneš. Un drame entre Hitler et Staline, Perrin, 2015, 502 p, 26 €)
Combien de nos contemporains connaissent le nom d’Edvard Beneš (1884-1948) ? Des historiens bien sûr, accompagnés de quelques férus de l’histoire de l’Europe centrale, ce qui ne fait qu’une maigre cohorte. Son nom resurgit parfois à propos des « accords » de Munich (1938), imposés par la Grande-Bretagne et la France en l’absence de l’intéressé, « accords » qui ont conduit à la mainmise d’Hitler sur la Tchécoslovaquie, réduite un an plus tard à un protectorat de Bohême-Moravie et à une Slovaquie formellement indépendante.

Article paru dans L’OURS 447, avril 2015, p. 7.

 

Pourtant l’homme qui fut avec le grand Tomas Masaryk l’un des acteurs essentiels de l’émergence de l’État tchécoslovaque à l’issue de la Première Guerre mondiale mérite sans aucun doute d’être mieux connu en France. Voilà qui est possible grâce au minutieux et scrupuleux travail d’Antoine Marès qui s’appuie sur les plus récentes recherches menées par les historiens tchèques. Comme il le montre parfaitement, Beneš s’est trouvé de 1918 à 1948 au cœur des grandes questions qui se posaient aux gouvernements européens dans la recherche d’équilibres garantissant la stabilité et la paix du vieux continent. Europe « centrale » : cette dénomination n’est pas due au hasard, et la toute jeune nation fut placée au carrefour des politiques internationales des grandes puissances d’alors. L’histoire de cette Europe nouvelle est donc déterminée par la question allemande, la politique soviétique et les systèmes d’alliances. La Tchécoslovaquie en elle-même est une construction fragile : la minorité des Allemands des Sudètes (3,2 millions sur 15 millions d’habitants en 1938) qui se nazifie progressivement, les revendications des Slovaques, la question de l’Ukraine subcarpathique qui l’oppose à la Hongrie, les conflits avec le voisin polonais, sans oublier les questions sociales internes, voilà le champ politique chaotique que devait maîtriser Beneš devenu président en 1935, tout en essayant de perpétuer la Petite Entente unissant la Tchécoslovaquie, la Yougoslavie et la Roumanie, et dont la France va se désintéresser.
Par là, son itinéraire est exemplaire : fervent démocrate socialisant, il s’attache à asseoir la pérennité d’un État bientôt menacé par l’Allemagne nazie, ce qui le conduit à regarder de plus en plus vers l’Union soviétique. En exil à partir de 1939 aux États-Unis puis en Grande-Bretagne, il reprend le combat pour la reconstitution de son pays dans les frontières de 1918, sa pensée glissant vers un illusoire « nouveau slavisme » mis en avant par les Soviétiques – « slavisme » qui n’est pas sans évoquer un certain « russisme » des dirigeants russes d’aujourd’hui, avec des points communs comme l’utilisation de scrutins si bien « organisés » que le résultat ne peut faire défaut aux visées de l’organisateur. En 1944, Beneš affirme : « Toutes les nations slaves sortiront de la Deuxième Guerre mondiale libres de nouveau, indépendantes et maîtresses chez elle » (Où vont les Slaves ?, 1948, p. 219). C’est exactement l’inverse qui se produisit, l’URSS imposant la reproduction de son propre régime aux nations débarrassées du nazisme. Cela lui a valu un jugement sévère de Raymond Aron : « Beneš a conduit son pays à la servitude parce qu’il n’a pas compris la nature des ambitions communistes et que, dès le temps de la guerre, il a voulu acheter l’amitié de Staline par des concessions » (Le Figaro, 9 novembre 1954). Le célèbre éditorialiste ajoute ailleurs : « Les intentions importent moins en politique que les conséquences de nos actes. »

Entre deux monstres
La lecture du livre d’Antoine Marès qui place Beneš pris entre les deux monstres totalitaires, restitue une importante figure européenne de la première moitié du siècle dernier. Il entraîne le lecteur vers la nécessaire réflexion sur le mode d’élaboration des choix politiques, le poids de la culture, la difficulté à envisager des phénomènes nouveaux. L’auteur ne cache rien des faiblesses de Beneš, tout entier absorbé par son idée de perpétuer un si jeune État-nation, rien non plus de son optimisme parfois sans fondement, ni son rêve de faire de son pays une sorte de pont entre l’Est et l’Ouest, ni de son approbation de l’expulsion brutale des Allemands des Sudètes en 1945… Il nous donne aussi un récit renouvelé de Munich et du « coup de Prague » – la prise du pouvoir en février 1948 par les communistes. Vaclav Havel a eu une formule qui correspond parfaitement au contexte si difficile dans lequel Beneš fut plongé : « Évaluer l’action de Beneš, c’est se confronter à la cruauté de l’histoire elle-même. » En cette première moitié du XXe siècle, il faut convenir que l’histoire ne fut pas avare de situations cruelles.
Jean-Louis Panné