« Des utopies au banc d’essai, XIXe-XXIe siècle », Recherche socialiste 82-83, juin 2018 vient de sortir

Dans le dernier numéro de notre revue nous nous demandions « que s’est-il passé ? » Comprendre, en effet, ce qui est arrivé et nous est arrivé, est important. Il n’y a pas d’imagination sans mémoire, comme aimait à le dire François Mitterrand. Mais, justement, l’obscurcissement de l’idée d’avenir n’est pas pour rien dans la crise que nous connaissons. Or, une part de l’essor du mouvement socialiste, hier, a été dû à une capacité à se projeter dans l’avenir pour imaginer un monde et des sociétés plus humaines, plus fraternelles, plus pacifiques. On connaît les mécomptes advenus, et l’histoire a fait impitoyablement son tri. Mais pour autant faut-il s’interdire de réfléchir à ce que peuvent être les utopies d’aujourd’hui ? Les désastres totalitaires du XXe siècle ne doivent pas perpétuellement l’interdire. Sans doute la meilleure voie n’est plus d’imaginer des cités idéales. Il faut avoir à l’esprit les conflits d’intérêts et la permanence des passions dans l’histoire humaine. La meilleure voie est de partir des problèmes d’aujourd’hui et des potentialités qui peuvent s’ouvrir. Or, dans un monde chaotique, confronté à ses propres limites écologiques, qui voit des transformations gigantesques dans la manière même de concevoir la vie humaine et, pour certains de plus en plus nombreux, de la transformer, dans la nature du travail avec une révolution autant voire plus importante que la révolution industrielle, dans une mondialisation source autant de progrès que de régressions identitaires redoutables, le pragmatisme ne suffira pas. Il faut regarder plus haut et plus loin.

Dans le fond, la dernière grande utopie socialiste était celle de l’autogestion, une conception radicale de la démocratie1. Cela remonte aux années 1960 et 1970 ! Il vaut donc la peine de reprendre les différents domaines de l’action, la politique, l’économie, le social, la culture pour confronter les espérances et nourrir une réflexion plus inventive et plus entrainante. C’est ce que nous avons voulu commencer à faire avec le dossier de ce numéro pour confronter les utopies d’hier à celles d’aujourd’hui.

Le dossier de notre revue s’inscrit donc à sa manière dans la suite des réflexions initiées dans le numéro précédent dans lequel nous nous demandions collectivement, historiens, politistes, responsables politiques et citoyens engagés à propos de la séquence avril-mai 2017 : « Que s’est passé ? » Au-delà de la conjoncture et des contingences, le constat était aussi que la pensée et la réflexion avaient manqué depuis des années pour fixer un cap, et décrire là où les socialistes voulaient aller, et comment. Il résonne aussi des débats initiés rapidement au cours de la dernière campagne présidentielle autour de la proposition de Benoît Hamon, candidat des socialistes sorti vainqueur de la primaire, d’instaurer un « revenu universel ».

Alors, après avoir constaté la crise de la gauche en général et des socialistes en particulier, que faire ? Proposer un nouveau voyage en utopie ? Penser des « utopies réalistes » comme le suggère Rutger Bregman (Seuil, 2017) ? C’est plutôt notre démarche, mais dans une conception large de ce qu’est la réalité, le réel. Cette envie de passer des utopies au « banc d’essai » a rencontré un écho chez les historiens, les acteurs politiques, les chercheurs que nous avons sollicités, et nous les remercions vivement de leur confiance et de la qualité des réflexions qu’ils proposent dans notre dossier. […]

Extrait de l’avant-propos d’Alain Bergounioux à L’OURS hors série Recherche socialiste 82-82, janvier-juin 2018, 206 pages, 15€

SOMMAIRE
Des utopies au banc d’essai, XIX
e-XXIe siècle
Alain Bergounioux, Que peut-il se passer ?

Les utopies d’hier étaient-elles des utopies ?
François Fourn, Le Voyage en Icarie : une utopie ou un programme politique ?
Emmanuel Jousse, Utopistes contre marxistes au XIXe siècle
Pierre-Henri Lagedamon, Les premiers socialistes face au défi du temps libre
Jean-Numa Ducange, Entre « paresse » et science, l’utopie de Paul Lafargue
Éric Lafon, Vie et mort de l’utopie communiste ?

Utopies : transitions d’hier à aujourd’hui
Ismail Ferhat, Déscolariser la société, l’utopie éducative ultime ? Retours sur Deschooling society (Une société sans école) d’Ivan Illich (1971)
Cédric Perrin, Utopies, dystopies et contre-utopies : autour de l’homme et la machine
Isabelle This-Saint-Jean, Écologie : retrouver une histoire de la gauche pour écrire l’avenir (à propos du livre de Serge Audier : La société écologique et ses ennemies, La Découverte, 2017)
Vincent Duclert, La vie-même. De l’utopie à la liberté

Face aux défis actuels, les utopies sont-elles des utopies ?
Philippe Van Parijs, Le revenu universel et la social-démocratie
Raymond Krakovitch, Le revenu universel : ni possible ni souhaitable
Henri Rouilleault, La réduction du temps de travail est-elle toujours d’actualité ?
Claude Didry, La perspective d’une sécurité sociale industrielle. Une utopie politique
François Soulage, L’économie sociale et solidaire, une solution à la crise ?
Paul Quilès, Le désarmement nucléaire n’est pas une utopie
Francis Wolff, Les trois utopies européennes
Maurice Braud, L’utopie de l’humanité unie

Histoires socialistes
Nadia Ayache, Maillage et implantation du socialisme en Aquitaine (acteurs, réseaux, mobilisations électorales) de 1958 à la fin des années 1990

Débat
Philippe Quéré, Le président qui oublie le philosophe

In memoriam (Guy Georges, Daniel Lindenberg)

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