II y a 99 ans, Le Populaire de Paris inventait la fête de l’Humanité !

Prévue le 8 juin 1919, la première grande fête champêtre organisée par le comité central des groupes d’amis du Populaire s’est finalement tenue dans les bois de Garches, le 22 juin. Théâtre, concerts, bals, causerie, sports (courses à pied, 3.000 mètres, et boxe), jeux divers,  cette première fête socialiste de l’après-guerre a réuni – selon le quotidien socialiste du soir – près de 10 000 camarades. Ils ont pu entendre les discours de Jean Longuet et de Paul Faure, mais ils ont appris l’absence de Marcel Cachin, le directeur de la rédaction de L’Humanité. Une série de 8 cartes postales, confiées à l’OURS par Philippe Catonné, petit-fils d’Amédée Dunois,  journaliste au Populaire et à l’Humanité redonne vie à cet événement1.

 

Le programme des festivités a été annoncé par le quotidien pendant plusieurs semaines :
« A 10 heures du matin, place de la Gare de Garches, Concert d’ouverture et de bienvenue, par un groupe d’artistes de l’orchestre de l’Opéra et les Pupilles du XIe.
11 heures : Courses à pied, 3.000 mètres, et boxe.
A midi : Déjeuner sur l’herbe.
A 2 heures : Concert par l’Harmonie La Bellevilloise, sous la direction du citoyen Clavier.
PREMIERE PARTIE
A 3 heures : allocution par le camarade Jean Longuet, du Populaire.
Mlle Marcelle Dalem, poème ; Achille Charpentier, baryton, premier prix du Conservatoire ; Rachel de Ruy, de l’Odéon ; E. Goyard, dans ses œuvres.
DEUXIEME PARTIE
Ouverture par le groupe d’artistes de l’Opéra.
Allocution par le camarade Marcel Cachin, de l’Humanité.
Suzanne Tessier, poésies ; Mme Jamme, chanteuse d’opéra ; Maurice Hallé, poète beauceron ; Achille Carpentier et l’Ecole de danse de Jeanne Ronsay ; Jeanne Ronsay.
TROISIEME PARTIE
Orchestre des amis de l’Opéra ; Frémont, poème ; troupe de Michel Herbert ; divertissements divers : bals, sports, Chorale des Pupilles du XI ».
Un programme complet sera vendu sur les lieux.
On trouve des cartes au Populaire, aux prix de :
3 fr. 65  entrée et voyage aller et retour, gare Saint-Lazare
2 francs, donnant droit à la Fête ;
1 fr. 85 pour enfant de 4 à 7 ans, voyage compris;
1 franc pour enfant de 4 à 7 ans, donnant droit à la Fête:.
Les camelots sont priés de s’abstenir. Seule la vente d’insignes et du programme sera faite par. nos amis.
Pour le Comité central : BRUNEL

Le Populaire du lundi 23 juin consacre deux articles à cette manifestation, un papier d’ambiance, par la journaliste, nouvelliste et romancière Fanny Clar (1875-1944), passée par l’anarchisme et ayant rejoint le parti socialiste en 1912. Intellectuelle, féministe, elle sera également figurante dans L’Atalante, film réalisé en 1934 par Jean Vigo, le fils de son ami Miguel Almereyda.

« Notre beau Dimanche
Je ne sais si nous ne déplaisons pas autant à ceux qui sont nos adversaires ignorants quand nous rions que lorsque nous nous fâchons.
J’ai entendu, hier, comme nous sortions du bois, un sous-off dire : « Voilà les accapareurs ».
Hé oui ! Nous avons accaparé le soleil, nous nous sommes emparés des verdures, nous avons conquis, pour notre beau dimanche, des chants, des danses et des jeux.
Et ce qui nous rendit plus chère cette première journée des fêtes du Populaire, nous avons eu, autour de nous, l’élan joyeux de milliers d’amis nous apportant de si touchantes preuves d’affection que nous en gardons le souvenir charmé et doucement ému.
Quand nous arrivons, avec Jean Longuet, de tous côtés des jeunes accourent. Une acclamation vibrante nous accueille : « Vive Longuet ! Vive le Populaire ! » Je crois bien que notre journal a accaparé cela aussi, beaucoup d’affection dévouée.
Ils sont tant ceux qui ont répondu à son invitation ! Ils sont nombreux comme les épis pressés d’une moisson. Une joie franche éclaire tous ces visages et ne cessera de luire sur toute la journée.
Pas une fausse note au long de ces heures charmantes, pas un heurt. Pour un début, on peut avouer, sans la moindre modestie, que ce fut un triomphe.
Le cadre était parfaitement choisi. Les massifs des arbres faisaient un fond à la fraicheur des pelouses où, joyeusement déjeunait, s’ébattait une foule dont d’autres évalueront le chiffre. Je n’ai eu besoin de compter pour savoir qu’elle était innombrable et que le coup d’oeil en réchauffait le cœur.
D’un taxi on fit une estrade. Les paroles des orateurs allèrent s’éparpiller au-dessus des têtes pressées et recueillies.
Après les discours, après que Guérard eut chanté, les artistes qui avaient accepté de nous apporter le concours de leur talent ont réjoui nos oreilles et nos yeux. Ici. Rachel de Ruy détaille avec un grand charme ses vieilles chansons. Là, Jeanne Ronsay et ses élèves. Au son d’une agréable flûte, elle mime les gestes des danses d’Orphée et c’est, dans la splendeur de ce jour d’été, le rythme du corps souple illustrant l’harmonie. Carpentier nous chante Le Sillon, accompagné par quelques musiciens de l’Opéra. Là-bas, on danse au son de l’orchestre de la Bellevilloise, et des groupes s’amusent franchement.
Partout de la bonne humeur, de la cordialité unissant tous, grands et petits, dans une communion de fraternel espoir. Sous leurs bannières, les pupilles de Suresnes, du XIe entonnent leurs gais refrains. Un jeune couple passe, enlacé. Ils sont charmants, et c’est l’avenir et ses promesses qu’il me semble voir venir à moi. Gravement, une fillette, m’offre une carte de Garches, en me disant : « Pour, que vive le Populaire ».
Je ne saurais refuser d’accéder au voeu auquel je souscris de bien bon coeur.
Fanny Clar

Un article signé R.V. (Raoul Verfeuil (1887-1927), journaliste pacifiste proche de Longuet, membre de la minorité socialiste devenue à l’époque majoritaire, il fut majoritaire à Tours et appartint au Parti communiste jusqu’en 1922, avant de revenir par étapes à la SFIO) revient sur le déroulé de « La Fête du “Populaire” »

DIX MILLE CAMARADES DANS LES BOIS DE GARCHES
Il faut féliciter le Comité central des Amis du Populaire d’avoir eu l’idée de cette fête qui rassembla dans les bois de Garches dix mille camarades et constitua pour notre journal un nouveau succès, le plus éclatant et le plus aimable qu’il fût possible d’imaginer.
Il faut aussi féliciter les organisateurs de la fête et, en particulier, notre ami Brunel, dont le dévouement, et l’esprit d’initiative assurèrent ce succès qui était certain depuis plusieurs jours. Huit mille cartes avaient été, en effet, placées, et les huit mille camarades qui les avaient prises étaient, hier matin, dès huit heures, à la gare Saint-Lazare où les attendaient des trains spéciaux.
Poignées de mains, bonjours cordiaux, rires qui déjà s’égrènent, et en route pour Garches.
Le voyage de Paris à Garches est court. Il est charmant aussi et d’autant plus charmant qu’on est entre camarades – €” entre amis devrions-nous dire €– et ce ne sera pas un des moindres attraits de la journée de développer et de resserrer ces liens d’amitiés qui unissent les lecteurs de notre cher journal.

A la gare de Garches
À la gare de Garches, la fête commence déjà. Sur la place sont massés un orchestre composé d’artistes de l’Opéra et la Chorale des pupilles du XIe. Les arrivants sont reçus aux accents de L’Internationale ! qu’ils reprennent en choeur, et un premier concert de bienvenue est exécuté.
Mais il ne s’agit-là que d’un hors-d’œuvre. La fête proprement dite se déroulera tout à l’heure, en plein bois, à quelques cents mètres de le gare même. Des pancartes indiquent le chemin, au bout de quelques instants, les premiers groupes s’installent.
Ce cadre est ravissant. On ne pouvait vraiment choisir un endroit plus agréable. Les socialistes, quoi qu’en disent les bourgeois, ont le sens de la beauté.
Conformément aux conseils des organisateurs, chaque famille a apporté son panier de provisions. Ce qui manquera, victuailles ou boisson, on va le chercher à la cantine du Magasin de Gros qui vient, elle aussi, d’arriver et qui débite force marchandises. Et c’est avec appétit, et gaieté que l’on déjeune, à l’ombre des grands arbres verdoyants où les drapeaux des nombreuses sections du Parti mettent leurs notes écarlates.

On reconnait à gauche de l’image Paul Faure, Jean Longuet, et au centre Amédée Dunois.

Les discours
À deux heures, la foule s’amasse autour d’un taxi transformé en tribune. Nous reconnaissons la plupart des militants qui menèrent le combat internationaliste et, devinrent, par leur dévouement et leur activité, les artisans du succès du l’ancienne minorité et de son organe.
La rédaction du journal est là aussi : Longuet, Fanny Clar, Amédée Dunois, Raoul Verfeuil, Paul Faure qui apporte avec Servantier, dans une auto de la Syndicale, conduite par le camarade Dabe, de la 19e Section, le Populaire du jour.
Frossard, Daniel Renoult, Frot, Souvarine, empêchés de venir, se sont excusés.
Longuet grimpe sur le taxi-tribune. On acclame son discours ardent. Et c’est Paul Faure, et c’est Serrati, directeur de l’Avanti, qui prononcent des harangues enflammées, accueillies par de formidables ovations.
Notre ami Raes, du Parti ouvrier belge, entonne le magnifique chant : « Prolétaires unissez-vous. »
La partie artistique commence. Fanny Clar dit, d’autre part, ce qu’elle fut.
Le retour s’effectue comme l’arrivée, en toute camaraderie et sans le moindre incident.
Le Comité central a l’intention d’organiser prochainement une nouvelle excursion champêtre.
Ceux qui participèrent à celle d’hier seront, unanimes, par avance, à l’en remercier.
R. V.
En gare de Saint-Lazare, en revenant de la fête du Populaire, il a été perdu une montre de dame. Récompense à qui la rapportera. Fredon, 17, Grande-Rue, PréSt-Gervais.

La fête vue par L’Humanité, le quotidien socialiste du matin
L’Humanité du 23 juin rend aussi compte de « La fête du Populaire » dans un article non signé. Marcel Cachin, directeur du quotidien depuis octobre 1918 et la mise en minorité de l’ex majorité (il succède à Pierre Renaudel), annoncé dans les programmes, n’est pas là pour représenter le quotidien socialiste du matin, et c’est sans doute Dunois qui en est chargé. Faut-il voir dans son absence un geste de mauvaise humeur à l’égard de son concurrent ? L’Humanité2 qui a perdu les 2/3 de ses lecteurs durant la guerre est concurrencée désormais par le journal de l’ex-minorité, qui d’hebdomadaire à ses débuts en 1916, est devenu un quotidien du soir depuis le 11 avril 1918. Le Parti socialiste en pleine mutation et progression peut-il se permettre d’avoir deux quotidiens parisiens ? En mars 1919, L’Humanité vend 18 000 exemplaires à Paris, 50 000 en mai, Le Populaire est passé en quelques mois de 16 000 exemplaires à 65 000 à l’automne 19193. Il a alors le vent en poupe, mais les deux quotidiens partagent désormais la même ligne politique, comme en témoigne cet article qui dans le même esprit, rappelle le combat des minoritaires durant la guerre, et la place de Longuet et de Paul Faure :

« Le déjeuner terminé, Longuet, Paul Faure et Serrati, montés sur un taxi transformé en tribune, haranguèrent 1’auditoire. Longuet et Paul Faure dirent les efforts du Populaire et de la nouvelle majorité pour sauver le socialisme français menacé de déviation ; Serrati fit appel à l’union des travailleurs de tous les pays et ce fut une immense acclamation qui répondit à leurs discours.
Et puis, la fête proprement dite commença.
On entendit des poèmes avec Michel Herbert, Martin, Mme Suzanne Tessier, Mlle Marcelle Dalem, E. Goyard, Maurice Hallé, Frémont ; des romances avec Achille Carpentier ; des morceaux d’opéra avec Mme Jamme ; de vieilles et délicieuses chansons avec Rachel de Ruy, cependant que Jeanne Ronsay et son école interprétaient avec un art émouvant des danses grecques et des ballets de Gluck.
Il y eut aussi des chœurs par les pupilles du 11e, un concert donné par l’Harmonie de la Bellevilloise et par l’orchestre des Amis de l’Opéra. Il y eut des courses et il y eut des bals.
Ce fut une journée de divertissements sains et charmants qui fait honneur à nos amis du Populaire. Tous ceux qui y participèrent en garderont le plus aimable souvenir. »

Le 19 août 1919, le comité central des amis du Populaire convie les lecteurs du quotidien à une nouvelle fête champêtre, dans les bois de Ville d’Avray cette fois. Ce sont à nouveau 10 000 militants « enthousiastes » qui se retrouvent (d’après Le Populaire du 12 août) pour écouter notamment les discours de Georges Pioch et Paul Louis, le programme artistique étant assuré par la plupart des artistes présents en juin.

Le dimanche 19 septembre 1920 une nouvelle « fête champêtre du Populaire » est organisée dans les bois de Garches. Dès la mi août, des encarts sur le programme et les ventes de tickets sont insérés dans le quotidien, annonçant la présence de Cachin et Frossard, de retour de leur mission en Russie, et celle de l’équipe du journal Longuet, Paul Faire, Paul Louis, Georges Pioch, Daniel Renoult. Ils sont encore une fois plus de 10 000 (selon le Populaire du 21 septembre) à rejoindre le bois de Garches, pas refroidis par le temps plus maussade que l’année précédente. Encore un beau succès, avec la présence de « toutes les tendances du Parti »  selon Georges Pioch qui ne « veut pas aborder les sujets controversés » et qui déclare : « Le socialisme, c’est l’ordre de l’amour et de la pitié », et avec « sa verve et sa truculence habituelle », commentant les événements du jour, « escompte l’arrivée à la présidence de la République de Millerand, et pense que ce jour “les sourds entendront et les aveugles verront”. Il est très applaudi », rapporte le journaliste du Populaire. Mais déjà la scission s’annonce.

Le Populaire de Paris subira de plein fouet les conséquences de la scission de Tours, l’hémorragie militante entraînant une crise financière dont le quotidien socialiste aura du mal à se remettre. Il faudra attendre 1928 pour qu’il retrouve une stabilité, et le le Front populaire pour qu’il se réorganise et devienne un grand journal, avec sa fête. Mais ceci est une autre histoire.
F.C.

  1. Cette première fête de l’après guerre est évoquée par Noëlle Jérôme et Danielle Tartakowsky dans leur ouvrage La Fête de l’Humanité, culture communiste, culture populaire, Messidor/Éditions sociales, 1988.
  2. Alexandre Courban, L’Humanité, de Jean Jaurès à Marcel Cachin, 1904-1939, Les éditions de l’Atelier, 2014, 334p.
  3. Gilles Candar, Jean Longuet, Un internationaliste à l’épreuve de la guerre, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2017, 367 p.

Ces deux quotidiens, L’Humanité (1904-août 1939-Aout 1944-1947), Le Populaire (1918-1939) sont numérisés et consultables sur le site Gallica de la Bibliothèque nationale de France ; une collection du Populaire est consultable à L’OURS, complète de 1934 à 1969, et lacunaire de 1916 à 1934.

POST SCRIPTUM  : Gilles Candar nous précise que « dans le sillage du passage à six pages fin janvier [1913] le conseil national du 2 février vote une motion pour l’organisation d’une « grande fête-manifestation pour célébrer et accroître l’extension de L’Humanité »  qui est rappelée au congrès de Brest (23-25 mars 1913) et peut-être à celui d’Amiens (? je crois avoir conservé le souvenir d’une interruption de Longuet…)…  C’est Marcel Sembat – cela fera certainement plaisir à l’ami Denis ! – qui a proposé cette motion (Le Socialiste du 9 au 16 février 1913) que commence donc à réaliser Le Populaire en 1919. »