Culture : L’OURS vous recommande en avril

CINEMA, BANDE DESSINEE, THEATRE, MUSIQUE… découvrez les coups de cœur du mois d’avril 2015 de nos chroniqueurs habituels.

. L’OURS n°447, avril 2015
Cinéma : Iñárritu et son drôle d’oiseau,
par Jean-Louis Coy (à propos du film Birdman de Alejandro González Iñárritu, Etats-Unis, 2014,119 mn, avec Michael Keaton, Edvard Norton, Emma Stone…

birdbandSiteBirdman de Alejandro Gonzàlez Iñárritu a triomphé aux Oscars 2015, et qui s’en étonnerait ? L’auteur déjà célébré (Babel, 21 Grammes…) fait partie des « tres amigos » mexicains avec Guillermo del Toro (Le Labyrinthe de Pan…) et Alfonso Cuarón (oscarisé pour Gravity en 2014). Une œuvre surprenante, une mise en scène hors norme, un scénario d’une rare ambiguïté.
L’acteur Michael Keaton, célébrissime interprète de Batman (1989) et de Batman, le défi (1992), deux films de Tim Burton, s’était éclipsé au faîte de la gloire « universelle ». Mais il réapparaît dans ce Birdman, vingt-cinq ans après son rôle phare qui l’avait projeté au zénith des super-héros comme le fabuleux homme-oiseau.
Dans ce film, nous sommes dans le récit d’un come-back, celui d’un acteur, oublié peu à peu, ayant incarné un certain Birdman dans les années 80 et persuadé en tout cas de refaire une carrière théâtrale à Broadway. C’est donc Michael Keaton qui interprète le rôle de Riggan Thomson, son « double » si l’on veut.
Maîtrisant son sujet, Iñárritu trace un chemin plus métaphysique que virtuose, complexe au point de nous entraîner tout de suite dans l’univers psychologique du protagoniste livré à un semblant de continuité illustré par des plans séquences malicieux. Ainsi s’enchevêtrent autour du phénix régénéré, soit des dialogues avec l’image de l’ex-homme-oiseau de jadis, soit une répétition de la pièce de théâtre, ambiance schizoïde voire stupide, enfin une galerie de personnages, veules, désaxés, tourmentés, cupides à travers lesquels les financiers d’Hollywood tentent de s’exonérer du massacre culturel qu’ils organisent.

Une œuvre contemporaine
Confondant illusion et réalité, Birdman s’avère une œuvre contemporaine, marquée par l’imposture et le mensonge (la pièce est adaptée d’après Parlez-moi d’amour, nouvelle de Raymond Carver).
On ne raconte pas ce film. On le comprend. Égoïste et douloureux à la fois, Michael Keaton se tire d’affaire dans ce rôle contraignant, tous les acteurs sont exceptionnels, en particulier Emma Stone, fille de Riggan, seule lumière de cette comédie « existentiellement » lugubre : mais reste un écran resplendissant grâce à la photographie d’Emmanuel Lubezki (oscarisé déjà pour Gravity).
« La surprenante vertu de l’ignorance » (sous-titre de l’œuvre), ou comment dépasser les limites, affronter l’irrationnel d’une existence, à tout prix « faire ses preuves ».
Vanité icarienne. À voir absolument.
Jean-Louis Coy

MorderDuchesseSiteCinéma 2 : La Duchesse de Morder,
par Élisabeth Cépède (à propos du film La Duchesse de Varsovie, de Joseph Morder, France, 2014, 1 h 26 avec Alexandra Stewart et Andy Gillet, Françoise Michaud et Rosette

Joseph Morder est un cinéaste français, d’origine polonaise, né le 5 octobre 1949, dans les Antilles. Jusqu’à 12 ans, il vit en Équateur, à Guayaquil, au sein d’une famille chaleureuse. Il découvre le cinéma hollywoo­dien, les comédies musicales américaines et leur happy end. En 1962, la famille s’installe à Paris. Pour ses 18 ans, Joseph reçoit une camera Super 8, avec laquelle il commence un journal filmé qu’il poursuit aujourd’hui. Son œuvre compte plus de 800 films (de longueurs très inégales). Ses films sensibles, hantés par la Shoah, combinent gravité et esprit ludique.
La Duchesse de Varsovie pourra surprendre plus d’un spectateur. D’abord, par ce choix insolite de tourner dans un Paris de décors peints, évoquant les lieux touristiques où Minnelli et Donen aimaient à faire danser leurs comédiens. De plus, pas d’action dans ce film, plutôt une invitation à partager une expérience intérieure. Celle de Nina (Alexandra Stewart) qui répond à l’appel de son petit-fils peintre (Andy Gillet) à court d’inspiration. Mais leurs lentes promenades dans ce Paris des cinéphiles permettent au spectateur d’accorder ses propres réflexions à leur cheminement mental. Dans un temps, comme suspendu, où se mêlent les vieux souvenirs heureux, des citations de films, Nina et Valentin, qui veut tout savoir d’elle, se rapprochent. Elle lui montre d’abord le journal (qui est celui de la mère de Joseph Morder) que, jeune fille, elle tenait à Varsovie, puis lui raconte, en courtes séquences en noir et blanc, sa jeunesse fracassée. Mutique depuis l’Holocauste, elle avait imposé le silence à sa famille.
Au-delà d’une histoire auto-fictionnelle, ce conte moral attire l’attention sur un comportement destructeur : le silence sur les horreurs de l’Histoire. Il exalte l’importance des liens familiaux, la nécessité de la continuité dans la chaîne des générations. C’est l’histoire d’une rencontre « merveilleuse ». Nina drapée de rouge survolant Paris devient ange gardien universel, figure tutélaire. Happy end ! Sacré Joseph !
Elisabeth Cépède

L’actu des bulles : Venger Jaurès,
par Vincent Duclert (Jour J, vol. 19, La vengeance de Jaurès, Fred Duval & Jean-Pierre Pécau, dessin de Gaël Séjourné, postface de Gilles Candar, Delcourt, 2015, 56 p, 14,95 €)

JourJJauresBDSiteLe jour J est une série filant le concept de l’uchronie sur la base de scénarii très réalistes fondés sur une large part de réalisme. C’est justement le cas du volume 19 imaginant l’assassinat de l’assassin de Jaurès, Raoul Villain, par des militants corses de la SFIO, après son acquittement. L’histoire inventée repose sur des faits au départ véridiques, à savoir la motion, « surprenante, mais authentique » nous dit Gilles Candar qui signe la postface de l’album1, votée le 7 avril 1919 par le congrès de la fédération socialiste de Corse, qui appelle « à rechercher et à punir les auteurs de la mort de Jaurès » et à constituer à cet effet un groupement opérationnel : « Les Vengeurs de Jaurès ». La direction du Parti ne donne pas suite au projet. Ce qui n’exclut pas qu’il ait été réalisé. On n’en dira pas plus pour ne pas révéler l’intrigue à rebondissements. Mais on souhaite souligner l’excel­lence du dessin, qui restitue non seulement l’intensité dramatique de l’action de vengeance mais aussi l’atmosphère de l’époque, dans une Europe à peine sortie de la guerre et qui aspire à la paix.
Vincent Duclert
(1) On ne peut pas la manquer, cette postface : un immense bandeau rouge orne la couverture de l’album avec la mention en lettres capitales des planétaires fonctions de l’intéressé, « président de la Société d’études jaurésiennes ». Président du monde en d’autres termes !

L’actu des sons : Relectures,
par Frédéric Cépède

BollaniZappasiteClovisCDsite(à propos de CD de Stefano Bollani, Sheik Yer Zappa, Decca, 2014 et de Clovis Nicolas, Nine Stories, Sunnyside Records, 2014)
Le plaisir que l’on prend à découvrir un disque tient le plus souvent aux échos qu’il renvoie d’autres premières fois et aux propositions nouvelles qu’il suggère

Avec, Sheik Yer Zappa (Decca, 2014), du pianiste italien Stefano Bollani, c’est évidemment la confrontation du jazzman avec l’œuvre du génial moustachu qui a suscité la curiosité. Capté en concert, cet album est plus qu’un tribute respectueux. Le groupe réuni pour l’occasion comprend Jason Adasiewicz au vibraphone et Josh Roseman au trombone qui apportent des éléments sonores si présents chez Zappa, et une rythmique des plus solides avec le batteur Jim Black et Larry Grenadier à la basse, compagnon habituel de Brad Mehldau. Au répertoire qui étire des morceaux du Grand Wazzo (Blessed Relief, Eat that question) et des « tubes » (dont Bobby Brown), s’ajoutent deux compositions de Bollani. Chacun prend ici sa place pour faire vivre une musique dont on ne cesse de redécouvrir la richesse mélodique.

Dans un autre genre, les Nine Stories (Sunnyside Records, 2014) du contrebassiste français Clovis Nicolas revisitent une certaine tradition du jazz. Entendu avec le pianiste Baptiste Trotignon, adoubé par Ron Carter, ce musicien a choisi tard son instrument pour s’exprimer en musique. Formé dans les rues d’Avignon, puis passé par l’école Julliard de New York et resté sur place pour multiplier les rencontres, il a enregistré l’année dernière son premier CD. À la tête d’un quintet qui comprend trompette et saxophone, guitare, piano et batterie, il s’approprie des standards (You and the night and the music…) et propose cinq « histoires » originales cisélées (un Thon’s Tea qui infuse son flow léger et nerveux). Une musique tonique, des musiciens à l’écoute du collectif, et de Clovis Nicolas aussi discret qu’efficace, qui exprime toute sa sensibilité sur Sweet Lorraine.

Frédéric Cépède

L’OURS au théâtre : De la tragédie, par ANDRE ROBERT (à propos de La Tragédie est le meilleur morceau de la bête, de Denis Chabroullet, vu au Théâtre des Célestins, Lyon)

Un théâtre des sensations, où les mots n’ont pas la parole.
Tragedie-est-le-MeilleurSit
En allant voir une pièce consacrée à la Grande Guerre, on s’attend à assister à un spectacle plus ou moins didactique, sans d’ailleurs forcément prêter à cet adjectif une dimension péjorative puisque plusieurs représentations ont, dans un passé récent, sur le sujet, fait la preuve de leur intérêt (par exemple La passion des soldats de la grande guerre et Victoire, la fille du soldat inconnu). Mais, avec La Tragédie est le meilleur morceau de la bête, rien de tel. Nous sommes d’emblée plongés au cœur d’une tranchée qui recèle divers appentis, portes, puits, armes, appareils improbables, telles les sondes à nuages, et dont les sacs de sable qui en composent la structure montent jusqu’aux cintres. Cette monumentale tranchée va constituer comme un des acteurs centraux de la pièce, au sein de ce qu’on peut appeler un véritable théâtre d’objets et de bruits (éclatements d’obus, cloches prévenant des attaques imminentes, gémissements des blessés, cris stridents des soldats et, au milieu de tout cela, espoir né des doux pleurs d’un bébé dans un berceau épargné, promesse d’une renaissance). Ceux et celles d’entre nous qui ont déjà vu les prestations de rue de la troupe Royal de luxe ne seront pas totalement dépaysés avec la troupe de La Mezzanine, en étant mis au contact d’un bric-à-brac à travers lequel circulent les soldats qui reconstituent une vie plus ou moins ordinaire dans des conditions extrêmes et s’imposent sporadiquement (au moment des combats) un rythme frénétique en passant obsessionnellement d’un objet à l’autre.

Le fracas de vies singulières
Si le décor est réaliste, le scénario conçu par Denis Chabroullet ne l’est pas puisqu’il réunit dans le même lieu cinq hommes et une femme appartenant à des puissances ennemies : cinq soldats, un Italien, un Français, un Allemand, un Sénégalais, un Écossais, et Gretel l’opulente Alsacienne, source de tous les fantasmes. Peu importe la vraisemblance, l’accent étant mis sur ce que deviennent des vies singulières confrontées à la tragédie de la guerre, la boue qui recouvre progressivement le plateau et certains corps étant l’emblème d’une issue irrémédiable. Pas de paroles qui relèveraient d’un théâtre parlé, mais des « expressions » et des passages chantés, très beaux, très apaisants (chant religieux de Luigi à voix de haute contre, chant mélodieux de Diouf dédié à la fin à l’enfant). Pas d’histoire à proprement parler, mais des mouvements, des circulations, des manipulations de marionnettes impressionnantes, déchirées et trouées dans leurs habits militaires. Au total une vision théâtrale de la guerre, effrayante, mais poétique en même temps.
Plus qu’une méditation (on aura compris que le spectacle ne conduit pas à méditer mais plutôt à s’impliquer émotionnellement) le titre et la composition induisent une rumination visuelle et sonore qui laisse une em­preinte forte, à la mesure de l’événement déclen­cheur. L’auteur, metteur en scène, directeur du Théâtre de la Mezzanine(1) Denis Chabroullet ne considère pas son théâtre sans paroles comme infra-littéraire, au contraire : « La lecture de textes littéraires comme ceux de Barbusse, Gabriel Chevallier, Dorgelès ou encore Maurice Genevoix est un moment d’isolation totale où la parole n’existe pas […] Dans notre théâtre, les mots n’ont pas la parole, ils perdraient la poésie des nuages perdus entre les dieux et la boue… ». Une conception des rapports théâtre-littérature sans doute contestable, difficilement universalisable, mais une réalisation singulière extrêmement intéressante.

André Robert
(1) Basé à « la Serre » (ex-Jardiland) à Sénart (77).