Steven Spielberg rendit célèbre, par son film La Liste de Schindler, l’industriel allemand qui, bien que proche des nazis, et notamment de la SS, sauva des dizaines de Juifs de la destruction et mérita ainsi le titre de « Juste parmi les Nations ». Le livre de Bernadette Costa-Prades attire l’attention sur un autre Juste, méconnu celui-là, Varian Fry, premier Américain à recevoir cette reconnaissance. Lire la critique de Jean-William Dereymez parue dans L’OURS 501 (septembre-octobre 2020) et relire l’article de Jean-Louis Panné sur le livre de Daniel Bénédite, Un chemin vers la liberté sous l’occupation (Le Félin, 2017), article paru dans L’OURS 467, avril 2017

Costa-Prades Bernadette, La Liste de Varian Fry, août 1940-septembre 1941, Paris, Albin Michel, 2020, 224 p. Article paru dans L’OURS 501

Le livre de Bernadette Costa-Prades attire l’attention sur un autre Juste, méconnu celui-là, Varian Fry, premier Américain à recevoir cette reconnaissance. Contrairement à Schindler, Fry disposait à l’avance d’une liste établie par une association l’Emergency Rescue Committee, issue d’une autre organisation, les Amis américains de l’Allemagne libre. L’ERC la dressa à la suite d’une réunion de deux cents (riches) soutiens tenue à New York en présence d’Albert Einstein et d’Erika Mann, fille de Thomas. La liste, inspirée de celle des « ennemis du Reich », établie par le pouvoir nazi, comprenait deux cents personnalités, excluant volontairement tout communiste, notamment à cause des procès de Moscou, de l’élimination des républicains d’extrême gauche (Anarchistes, Poum particulièrement) en Espagne par le NKVD et du pacte germano-soviétique. L’appui d’Eleanor Roosevelt permit d’y inclure de nombreux Juifs, malgré les réticences de son époux craignant les réactions des antisémites, alors fort influents aux États-Unis. La liste comprenait, entre autres Pablo Picasso (pas encore communiste), André Gide (revenu d’URSS), André Breton (revenu du communisme), Marc Chagall, Hannah Arendt, Max Ophuls etc., beaucoup d’Allemands et d’Autrichiens déchus de leur nationalité. Grâce à l’entremise de la « First lady », Roosevelt accorda, du bout des doigts, deux cents visas d’urgence.

Lorsqu’il fallut trouver un volontaire pour aller en France appliquer cette décision, personne ne se manifesta et c’est finalement un des initiateurs, Varian Fry, journaliste issu d’une famille de Quakers, qui accepta de partir pour Marseille où il parvint en août 1940. La ville tenait alors une place essentielle dans la zone « nono » dont elle restait le seul grand port civil, ouvert vers l’Afrique du nord française (Casablanca…), l’Espagne et surtout le Portugal, lieu principal de départ pour les Amériques.

La tâche de V. Fry se révéla encore plus ardue qu’il ne l’imaginait : les autorités américaines locales se montrèrent très peu coopératives, à l’exception du vice-consul, les fonctionnaires français méfiants, à l’exception du chef du service des étrangers à la préfecture, des bénéficiaires de la liste croupissant dans les camps de Vichy, les Mille ou Gurs. Certains des « listés » refusèrent même de partir, ainsi Picasso qui vécut toute l’Occupation sans se cacher à Paris, assistant même aux obsèques de Max Jacob, ou Henri Matisse, placé sur la liste comme un des maitres de l’« Art dégénéré » ou encore André Gide, par ailleurs dépité de ne pas figurer comme Bernanos ou Malraux sur la « liste Otto ». D’autres se montrèrent intraitables sur les « principes » : Giuseppe Modigliani, un des leaders du PSI, refusa de voyager avec un faux passeport, de couper sa barbe le rendant très reconnaissable et de se séparer d’un manteau de fourrure, cadeau de syndicalistes, malgré la canicule ; Hilferding et Breitcheid, deux figures de la social-démocratie allemande, se montraient sans retenue dans les cafés marseillais…

En octobre 1940, V. Fry loua la villa « Air-Bel », dont les dix-huit pièces accueillirent bientôt entre autres Victor Serge, André Breton, et toute la communauté se partagea les corvées domestiques, réservant les soirées aux jeux, traditionnels ou inventés. Des visiteurs fréquentèrent épisodiquement la villa, René Char, Benjamin Péret, André Masson, Max Ernst, Peggy Gougenheim qui ne manqua pas une occasion d’acheter des œuvres d’art. La veille de la visite du Maréchal à Marseille, la police retint toute la petite communauté, comme des milliers d’autres Marseillais, pour éviter des incidents.

Par divers canaux, maritimes notamment en direction des Antilles puis de New York, ou pédestres à travers les Pyrénées, les « listés », ainsi que des soldats britanniques après un accord financier avec l’ambassade du Royaume-Uni à Madrid, réussirent à gagner l’Espagne et le Portugal. Ainsi partirent Lion Feuchtwanger, André Breton, André Masson, Jacques Lipchitz, Victor Serge, Anna Seghers, les Chagall, Hannah Arendt évadée du camp de Gurs. Le chemin de l’Espagne s’avéra fatal à Walter Benjamin qui, ayant réussi l’exploit de passer les Pyrénées malgré son absence totale de sens pratique, se suicida pour avoir été repoussé à la frontière. Malgré et à cause de ses succès, Varian Fry, lâché par Eleanor Roosevelt, se vit signifier par la police de Vichy l’obligation de quitter le territoire français, effective le 6 septembre 1941. De retour à New York après un séjour à Lisbonne, Fry se sentit mal à l’aise dans un milieu que, désormais, il dérangeait. Amer, souffrant psychologiquement au point d’entamer une psychanalyse, ayant divorcé de son épouse, déçu par le journalisme, il devint enseignant, publiant ses souvenirs sans grand succès. Bien que reconnu officiellement par la France à l’occasion d’une Légion d’honneur décernée en 1967, Fry ne se remit jamais vraiment de ses ambitions déçues. Il mourut d’un AVC en septembre 1967. Sa reconnaissance comme « Juste », en 1996, le fut à titre posthume.

Cet ouvrage permet donc, de manière très vivante de mieux connaître un des personnages qui permirent le sauvetage de nombreux Juifs et opposants au nazisme ainsi que l’atmosphère de Marseille au début de l’Occupation. On peut y relever quelques scories : l’Armistice fut une convention et non un « décret » ; l’AFL n’est pas une « association » ; Marseille ne fut pas « mal achalandée », bien au contraire et on n’entendit guère le « vieux maréchal » Pétain « tonner ». On peut regretter également l’absence de photos faites par Fry, présentes dans d’autres ouvrages.

Jean-William Dereymez

Daniel Bénédite, Varian Fry et la Résistance

 
par Jean-Louis Panné, L’OURS 467, avril 2017

Daniel Bénédite, Un chemin vers la liberté sous l’occupation Du Comité Varian Fry au débarquement en Méditerranée Marseille-Provence, 1940-1944, texte présenté et annoté par J.-M. Guillon et J.-M. Guiraud Le Félin 2017 576 p 29 € 

La précieuse collection « Résistance. Liberté-Mémoire » nous offre avec cette nouvelle publication trois livres en un ! 

En effet, cet important volume comprend deux ouvrages de Daniel Bénédite : la réédition de La Filière marseillaise (1940-1942), livre paru initialement en 1984 et devenu difficilement trouvable, puis un inédit : L’Aventure du Pélenq, récit de ce qu’il advint de l’équipe du Centre américain de secours après sa fermeture en juin 1942, enfin une correspondance inédite de Daniel Bénédite [Daniel Ungemach de son vrai nom] avec Varian Fry – les trois parties se complétant parfaitement. 

LE CENTRE AMÉRICAIN DE SECOURS (CAS) 
Ce désormais fameux Centre de secours a été organisé par un jeune américain, Varian Fry, afin de soustraire des personnalités artistiques ou intellectuelles aux exigences que pouvaient formuler les autorités d’Occupation qui, selon l’article 19 de la convention d’armistice, étaient en droit de réclamer que le gouvernement de Vichy lui livre des ressortissants étrangers. On sait que Vichy commit l’ignominie de s’y plier, livrant par exemple le socialiste allemand Rudolf Hilferding, qui meurt à la prison de la Santé en février 1941… Au total ce furent plu- sieurs centaines de personnes menacées que le CAS exfiltra à destination des États-Unis. Certains devinrent célèbres : Claude Lévi-Strauss, Hannah Arendt. D’autres l’étaient déjà : André Breton, Victor Brauner, Marc Chagall, Max Ernst, Arthur Koestler, Victor Serge qui parla au sujet de cette noble entreprise d’une « résistance avant la résistance ». La Filière marseillaise en fait le récit : Fry dirige le CAS jusqu’en septembre 1941, Bénédite lui succédant jusqu’à la fermeture définitive du Centre en septembre 1942. 

BÉNÉDITE ET FRANC-TIREUR 
La chronique inédite de Bénédite prend le relais, racontant avec un grand bonheur le prolongement de l’action du CAS. Ainsi la distribution de subsides se poursuivit tout au long de la guerre pour les clandestins. Surtout, Daniel Bénédite organise un chantier forestier au-dessus de Draguignan qui permet de planquer et faire vivre sous de fausses identités des illégaux (aux yeux des autorités d’alors) de toutes sortes. Bénédite, entre-temps, s’est rapproché de Franc-Tireur (né à Lyon) et des réseaux locaux de résistance – on est ému par le bref portrait qu’il fait du grand historien Marc Bloch rencontré à Lyon. Avec une prudence salvatrice, il accueille aussi des réfractaires au STO ; son idée est de transformer son entreprise légale en maquis actif le moment venu. Ce récit est d’une incroyable richesse, mêlant la réflexion sur la marche de la guerre à l’observation des attitudes humaines, passant de la gestion concrète de l’entreprise aux menaces d’intervention de la Gestapo. Il y a beaucoup à tirer de cette expérience collective – quasi autogestionnaire – conduite avec une intelligence jamais prise en défaut,dans des conditions périlleuses. 

Les belles lettres que Bénédite parvient, en partie, à transmettre à Varian Fry devenu amoureux de la France, de ses vins et de ses paysages, viennent couronner ses deux livres. Ce sont des documents d’une haute qualité humaine qui illustrent celle des hommes qui, autour de Fry et Bénédite, ont porté cette aventure. Nombre d’entre eux avaient un passé politique — Bénédite a appartenu au PSOP de Marceau Pivert, comme le médecin Paul Schmierer ou le syndicaliste du Métro Roger Taillefer. Si leur expérience a pu se réinvestir dans une action de sauvetage d’urgence avec pragmatisme et constance, nul doute que leur engagement militant d’avant-guerre y est pour quelque chose. 

LA FRANCE… UN BEAU PAYS 
Dans sa lettre du 20 septembre 1941, Bénédite, qui n’hésite pas à citer le Bernanos des Grands Cimetières sous la lune et revendique à la fois « toute une série de traditions », en parle consciemment : « Nous étions pacifistes, internationalistes, nous pensions à la France comme a un beau pays, agréable, sans plus et, dès le lendemain de la défaite, nous nous retrouvions plus patriotes que les patriotes, associant spontanément la cause de la liberté à celle de la France, héritiers, comme naturellement des “vieux” qui eux aussi se retrouvaient comme nous — dans les mauvais jours : les sans-culottes, les quarante- huitards, les communistes, liés aux Saint-Just, aux Blanqui, aux Jaurès.» 

Espérons que la transmission de l’action des militants du CAS de 1940 à 1944, possible grâce à ce magnifique volume, se réalise pleinement aujourd’hui. 

Jean-Louis Panné