mercredi 29 juin 2022
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Sorel et la passion de la liberté individuelle, par CLAUDE DUPONT

Georges Sorel… Beaucoup ont vu en lui, au mieux, un penseur ambivalent, ambigu, au pire « l’homme aux bavardages fascistes », selon l’expression de Sartre. Mais certains lui sont beaucoup plus favorables, comme Gramsci ou Lukacs. C’est dans leurs pas que s’inscrit l’ historien Willy Gianinazzi. (a/s de Willy Gianinazzi, Georges Sorel, philosophe de l’autonomie, Editions Arbre bleu, 2022, 203p, 20€)

L’auteur, qui connaît bien Sorel (il est membre du comité de rédaction de Mil Neuf Cent, éditée par la société d’études soréliennes), nous donne une analyse de son œuvre, avec quelques morceaux choisis d’autant plus intéressants à découvrir que Sorel a peu publié en France – beaucoup plus en Italie, où il se sentait davantage d’affinités avec la gauche locale.

Revenir à Marx
Or, l’auteur nous le rappelle : Sorel s’affirme marxiste. Seulement, depuis Marx, le paysage a évolué. Il n’y a pas eu de marche fatale vers la paupérisation. L’apparition de classes moyennes étoffées, l’accroissement du nombre de fonctionnaires, l’élargissement de l’actionnariat, ont modifié les données. Mais Sorel n’en tire pas les mêmes conclusions que Bernstein. Pour lui, il convient de revenir à Marx, plutôt que de nous en éloigner. C’est que le marxisme n’est pas une doctrine, un système dogmatique, mais une explication de la vie pratique. La philosophie n’appartient pas au domaine de la connaissance, mais à celui de la vie active. Le marxisme doit jouer le rôle d’un éveilleur, d’un éveilleur des consciences populaires. D’où l’importance du mythe. Marx procède comme Platon. Ses récits historiques sont semblables aux mythes et aux images platoniciens qui permettent de traduire la nouveauté et l’inconnu dans le langage du connu et du croyable. Il s’agit de dessiner plus que de démontrer. 

Un point fondamental, c’est le refus de la hiérarchie. Et il importe de dénoncer le piège qui est tendu par les socialistes « orthodoxes ». Ils parlent d’égalité, mais c’est sous leur tutelle que risque fort de s’accroître l’écart entre les masses paupérisées et la partie de la population qui profite de l’élargissement de la bureaucratie, aux dépens des autres. Il dénonce le charlatanisme de ces  « capacités » que l’on met en avant et qui permettent de justifier la domination exercée par les intellectuels sur les travailleurs, la suprématie des « élites » sorties de la petite bourgeoisie.

L’indépendance syndicale
C’est le développement de l’organisation syndicale qui engendrera une aristocratie nouvelle, c’est-à-dire un groupement d’hommes dignes de gouverner, car leur pouvoir émergera d’une œuvre accomplie au sein même du mode de production. Rien ne serait plus funeste pour le prolétariat que le rapprochement du syndicalisme et du socialisme partisan, comme le souhaiterait un Jaurès. Entrer dans un cadre politique c’est se plier à la pratique du compromis permanent, à la recherche, sous le couvert de la « paix sociale », d’une conciliation permanente, c’est le glissement inévitable du socialisme vers la démocratie bourgeoise. L’indépendance syndicale est le seul garant de l’autonomie ouvrière. Mais attention ! Le syndicat doit se garder de la tentation de constituer une organisation centralisée et hiérarchisée. Il ne peut se concevoir que comme un ensemble de groupes ouvriers, coalisant des volontés individuelles, attaché à la notion de fédéralisme et de libre coopération des unités de production. On est loin de la conception de « minorités agissantes » qui s’arrogeraient le titre d’avant-garde confiscatrice de la volonté populaire.

Le grand enseignement de Marx, c’est l’affirmation de la lutte des classes. Et cette lutte des classes ne doit jamais nous faire quitter le terrain économique. Lors de l’affaire Dreyfus, les socialistes ont conclu une alliance avec les forces bourgeoises. Or, cet épisode, loin d’avoir été  « régénérateur », a ouvert les portes du socialisme « à toutes les vieilles idées démocratiques, philanthropiques, pacifiques et gouvernementales » qui sont la négation du mouvement prolétarien. Le rôle des révolutionnaires, c’est de permettre aux travailleurs de se grouper, de gérer des coopératives ou des entreprises mutualistes, de prendre modèle sur le syndicalisme d’un Fernand Pelloutier, le secrétaire de la Fédération des bourses du travail.

Quelle violence ?
C’est là qu’on en arrive aux fameuses Réflexions sur la violence, livre qui nimbera l’image de Sorel d’un halo sulfureux. On connaît son affirmation :  « C’est à la violence que le socialisme doit les hautes valeurs morales par lesquelles il apporte le salut au monde moderne. »

En fait, il ne s’agit pas de ces violences bestiales connues dans le passé – y compris sous la dictature jacobine – et dont Sorel a horreur. Il s’agit de la violence qui répond à celle qu’a fait subir au prolétariat l’accumulation primitive, par exemple. C’est l’effort nécessaire « pour faire tomber les vieilles branches ». C’est la violence qu’implique la grève générale, non pas décrétée par des appareils centralisés, mais qui provient de l’amplification des conflits locaux. « Chaque grève locale est une escarmouche de la grande bataille qu’on nomme la grève générale. »

Le dernier texte qui nous est offert date de 1919. C’est « une apologie de Lénine ». Des milliers d’hommes lui sont certes subordonnés, mais cette subordination est celle des musiciens à leur chef d’orchestre. Subordination légitime  « à condition qu’existe entre les participants le sens de la coordination du travail collectif ». C’était en 1919. Il est douteux que ce passionné de liberté individuelle et de l’autonomie du mouvement ouvrier eût tenu les mêmes propos quelques années plus tard…

Claude Dupont
Article paru dans L’ours 519, juin 2022.

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