AccueilActualitéProfiter de la campagne pour aller vers plus d’égalité, par ROBERT CHAPUIS

Profiter de la campagne pour aller vers plus d’égalité, par ROBERT CHAPUIS

On ne présente plus Thomas Piketty. Son succès éditorial et médiatique nous en dispense. A l’approche de la campagne présidentielle, il a voulu éclairer les citoyens sur les réalités du capitalisme au XXIe siècle et sur le type de socialisme qu’il convient de lui substituer. (a/s Thomas Piketty, Une brève histoire de l’égalité, Seuil, 2021, 351p, 14€)

Thomas Piketty fixe l’objectif : « un socialisme démocratique et fédéral, décentralisé et participatif, écologique et métissé, reposant sur l’extension de l’État social et de l’impôt progressif, le partage du pouvoir dans les entreprises, les réparations post-coloniales et la lutte contre les discriminations, l’égalité éducative et la carte carbone, la démarchandisation graduelle de l’économie, la garantie d’emploi et l’héritage pour tous, la réduction drastique des inégalités monétaires et un système électoral et médiatique enfin hors de portée des puissances d’argent ».

Comme l’auteur a ainsi lui-même résumé les dix chapitres de son ouvrage, il n’est pas utile de revenir sur chacun d’entre eux. C’est un programme qu’il livre à la discussion, aux candidats de s’en emparer, de l’ajuster ou de le critiquer. Aux électeurs de se faire leur opinion à partir des nombreux tableaux présentés et de leurs commentaires. Pour Piketty la marche vers l’égalité, qui est le but ultime du socialisme, a connu d’indéniables progrès depuis la fin du XVIIIe siècle. C’est le produit des révolutions et des luttes sociales que le monde a connues, particulièrement entre 1914 et 1980. Aujourd’hui les statistiques montrent que les inégalités repartent à la hausse. On le voit bien dans nos sociétés occidentales si l’on considère les 50 % de plus pauvres par rapport aux 10 % de plus riches et surtout le 1 % de très riches, ce qui dégage 40 % d’une classe moyenne dont le revenu reste figé. 

Quelle lutte des classes ?

Tel est le cadre que l’auteur fixe à la lutte des classes aujourd’hui. On peut s’interroger : suffit-il à définir la base des inégalités ? Les économistes pourront en discuter. On peut aussi se demander si la notion de classe sociale ne doit pas être réévaluée, tant elle a servi à un usage politique de commodité récupératrice dans des luttes plus électorales que sociales. Le champ social est traversé de multiples inégalités, comme le montre Piketty en parlant des discriminations. La conscience collective (essentielle à la notion de classe) est battue en brèche par la conscience individuelle forgée par un enchevêtrement d’histoires liées aux mutations qui ont transformé le monde et la vie sociale depuis plus d’un siècle. Les individus n’entrent pas facilement dans une case. On en voit les conséquences politiques, notamment électorales avec le développement de l’abstention. D’où la nécessité d’imaginer de nouvelles formes de démocratie.

État et démocratie

Pour Thomas Piketty c’est à l’État d’assurer de nouveaux progrès vers l’égalité. Il s’intéresse d’ailleurs au modèle chinois, en lui reprochant néanmoins le manque de transparence et de démocratie. Il s’interroge sur le risque d’une opposition frontale entre la Chine et un Occident incapable d’apporter une réponse démocratique aux défis d’aujourd’hui, climatiques, économiques et sociaux. Il faut reprendre la marche vers l’égalité entre les pays comme entre tous les humains. C’est pourquoi il prône une vision universaliste du socialisme. Il conclut son ouvrage par le besoin d’un « souverainisme universaliste ». En attendant, dit-il, « chaque État doit, s’il le juge utile, se délier des engagements pris par ses prédécesseurs, surtout si ceux-ci menacent l’harmonie sociale et la survie de la planète ». Si l’on applique cette formule à la France, on pourrait donc tourner le dos non seulement à la solidarité occidentale, mais aussi à l’Union européenne pour se libérer de ses contraintes. C’est un fait qu’il est fort peu question d’Europe dans ce livre. Sans faire un mauvais procès à l’auteur, on peut le regretter, car c’est à cette échelle qu’il conviendrait d’apprécier les inégalités sociales, afin d’élaborer les politiques capables de les résorber.

L’Europe est au cœur du projet social-démocrate, pour faire de ce continent marqué par deux guerres mondiales une société capable de conjuguer égalité et liberté, pour le bien des peuples qui la composent, mais aussi pour peser sur l’avenir du monde. 

Le livre de Thomas Piketty ne contredit pas ce projet et lui fournit même nombre d’arguments, mais, dans la période, il pourrait aussi servir à des desseins dangereusement souverainistes. Faisons donc continuer le débat.

Robert Chapuis

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