AccueilActualitéLa croissance, en quelle mesure ? Trois questions à PIERRE-CYRILLE HAUTCŒUR

La croissance, en quelle mesure ? Trois questions à PIERRE-CYRILLE HAUTCŒUR

La crise sanitaire a joué comme un « révélateur », en mettant à jour la vulnérabilité des sociétés occidentales en mal d’anticipation quant à leur dépendance dans un domaine aussi vital que la santé de leurs citoyens. L’économie aurait-elle oublié le facteur humain ? Et face à la crise environnementale et énergétique, les États sont-ils prêts à changer de paradigme ? Trois questions à Pierre-Cyrille Hautcœur, économiste et historien, professeur à l’École d’économie de Paris (PSE), directeur d’études à l’EHESS.

Quelles sont selon vous les principales mutations de l’économie qui ont été révélées par la crise ?

La crise du Covid a été un révélateur de plusieurs tendances dont on n’a pas encore pleinement tiré les leçons. En matière de travail (travail à domicile, vie privée, collectif de travail, etc) ; en matière de dépendance envers un monde de production globalisé ; en matière de finances publiques (que découvrent inépuisables ceux-là mêmes qui s’inquiétaient hier de déficits bien plus faibles). À la suite de la crise de 2008, l’expérimentation monétaire des grandes banques centrales prend des dimensions encore plus fascinantes et inquiétantes à la fois. Il me semble que la conscience du changement climatique a aussi pris un tour beaucoup plus fort, au moins en France, peut-être à cause du dérèglement global dont le Covid est en partie un trait, peut-être de la convention citoyenne et du mouvement des « Gilets jaunes » qui ont permis sans doute, chacun dans leur registre, à davantage de citoyens de considérer que ce problème les concernait et qu’ils pouvaient se faire entendre (à défaut pour l’instant d’être vraiment écoutés).

Quelle est votre position sur le débat croissance vs décroissance ?

Je ne crois pas qu’il faille choisir entre croissance et décroissance. Imposer aux plus modestes la décroissance de leur revenu serait indécent. Laisser bonne conscience aux plus riches sur la croissance de leur « droit à polluer » le serait aussi. La transition environnementale vers une économie soutenable impose une réorientation massive de la consommation (et donc de la production) vers des biens et surtout des services moins polluants et énergivores. Mais rien ne prouve que la décroissance indispensable de la consommation d’énergie (au moins sale) impose celle de l’ensemble de l’économie. Et si l’on mesurait correctement l’ensemble des services aux personnes rendus par les administrations, les associations et les familles, on verrait vite qu’il y a là une composante essentielle de notre bien-être qui produit très peu de gaz à effet de serre, et dont la demande reste bridée par rapport aux besoins. Le soin, la culture, l’éducation en font très largement partie, et ne demandent qu’à se développer. Pour y voir plus clair, une comptabilité nationale (et internationale) en « matières » (et d’abord en émissions de CO2) doit être élaborée très vite, alors qu’elle n’en est qu’à ses balbutiements et peine (intellectuellement comme pratiquement) à s’émanciper de l’unité universelle qu’est la mesure monétaire appuyée sur les prix.

Quelles sont selon vous les politiques économiques qui doivent être mises en œuvre ?

Pour réorienter l’économie vers les activités peu polluantes, des incitations financières (des « signaux prix ») sont souvent indispensables, et toujours privilégiées par les économistes car elles permettent une meilleure allocation de ressources rares. Mais elles montrent aussi leurs limites aujourd’hui, par exemple dans le cas des carburants : si la trajectoire du prix des carburants doit être à la hausse pour les faire économiser par tous, il n’est pas possible d’imposer aux plus modestes d’avoir froid, ou de les empêcher d’aller travailler, dans la mesure où les structures du logement et de l’habitat ne peuvent pas être modifiées rapidement (même si la rénovation y aide et doit être accélérée). Des hausses fortes de prix sur les consommations spécifiques des plus aisés (qui sont aussi les plus gros pollueurs), voire des restrictions quantitatives (par exemple sur les déplacements en avion ) sont indispensables. Des outils existent : taxes aéroportuaires, prix du kérosène, taxe foncière. D’autres peuvent être inventés. Définir des objectifs raisonnables sur les consommations d’énergie individuelles (par exemple de 1 à 3 entre les déciles extrêmes) permettrait d’orienter un certain nombre de choix. La bonne nouvelle en est que la société civile fait déjà une partie du travail (les associations, les artistes), ainsi que certaines entreprises (tandis que d’autres résistent, à commencer par la finance qui craint pour ses créances sur les grands pollueurs). Je suis persuadé qu’une politique volontariste embarquant tout le monde peut encore réussir. Mais il y a urgence.

propos recueillis par Isabelle This-Saint-Jean 

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