dimanche 2 octobre 2022
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Nationalisme russe et identité ukrainienne, trois questions à Charles Urjewicz

Charles Urjewicz, professeur émérite d’histoire de la Russie et Caucase à l’Institut national des langues orientales (Inalco), revient sur le poids de l’histoire dans les relations entre l’Ukraine et la Russie.

Comment l’identité nationale ukrainienne s’est-elle constituée face à la Russie ?

La Russie ne parvient pas à se sortir d’un cocktail explosif entre identité impériale et identité russe. Pendant les années 1920, un accommodement avait été trouvé, l’internationalisme proclamé semblait pouvoir dépasser la dimension purement russe de l’empire : l’Orthodoxie évacuée, le primat de facto de la langue russe devait composer avec la reconnaissance des langues nationales. 

Dans le cas de l’Ukraine, à partir des années 1920, la Renaissance culturelle passe par un renouveau de sa langue. Dans les villes russophones, en particulier à Kharkiv, dans les usines, les écoles et les universités, l’ukrainien est promu. Mais les acteurs de cette renaissance seront parmi les premières victimes de la répression stalinienne. L’industrialisation et la grande famine de 1932-1933 provoquent un processus de russification brutal, tandis que l’usage de l’ukrainien s’étiole dans des régions qui n’étaient pas encore acquises à cette culture. En 1939, avec l’annexion des régions occidentales ; puis la soviétisation brutale qui suit le pacte germano-soviétique, les régions de l’Ukraine qui étaient autrefois dans l’empire austro-hongrois, puis dans l’État polonais et le royaume de Roumanie, opposent une forte résistance : ukrainisantes, nationalistes, elles seront violemment réprimées par le pouvoir soviétique. Durant la Guerre mondiale, deux Ukraine se font face : la plus grande partie, peu importent les sentiments des uns et des autres, combat dans l’Armée rouge tandis que dans les régions occidentales, une minorité active collabore avec les Allemands, voire tente de résister à la fois aux Allemands et aux Soviétiques. 

Avec la libération des territoires occupés, en 1944-45, une nouvelle phase de déportations massives vers la Sibérie s’ouvre. À nouveau, arrestations et fusillades s’abattent sur l’Ukraine qui fait face à une attaque en règle sur le front linguistique et culturel. La culture stalinienne est une forme de russification où le stalinisme prend le visage d’un néonationalisme russe dont s’inspire aujourd’hui le pouvoir poutinien. 

Après la mort de Staline, une détente se fait jour : en 1954, Khrouchtchev fait notamment « cadeau » de la Crimée à l’Ukraine. Dans toutes les républiques de l’Union, on tente de récupérer des pans d’une histoire et d’une culture qui avaient été laminés. En Ukraine, la question de la langue reste essentielle. Alors qu’en Géorgie ou en Arménie, par exemple, on parle naturellement une langue qui a droit de cité dans le domaine public, l’ukrainien, proche du russe, est soumis aux assauts de ce dernier. Dans toutes les grandes villes, à l’exception peut-être de la partie occidentale, on est naturellement bilingue. La langue russe s’impose aux jeunes diplômés qui veulent faire carrière et sont souvent attirés par Moscou, la capitale de l’Union. Victime de l’ostracisme dans lequel se trouvent sa culture et surtout sa langue, Kiev, la capitale de la république, résiste difficilement à ce rouleau compresseur. 

Dans les années 1960 et 1970, l’Ukraine est une république relativement prospère à l’aune de l’ensemble soviétique, surtout dans la partie orientale et centrale plus dynamique sur le plan industriel. Mais il est toujours aussi difficile de promouvoir la culture nationale. De guerre lasse, un nationalisme conservateur se fait jour, aux antipodes de la renaissance ukrainienne des années 1920. La dimension progressiste du renouveau national – un parti social-démocrate ukrainien, patriote et socialiste est né au début du XXe siècle, le bolchevisme ukrainien se distinguait par sa volonté de s’intégrer dans la réalité nationale – a été éradiquée au fil des répressions qui frappent la « génération fusillée ». La Perestroïka ouvre une nouvelle ère : dans un premier temps, le processus est lent : les deux Ukraine avancent à des rythmes différents, voire opposés : tandis que la partie occidentale utilise toutes les potentialités du processus initié par M. Gorbatchev, les régions orientales et centrales l’observent avec prudence, voire avec méfiance.

Comment s’est reconstituée la culture ukrainienne après la chute de l’URSS ?

Des intellectuels venus de Galicie et d’Ukraine occidentale jouent un rôle important, souvent freinés par l’intelligentsia de Kiev ou de Kharkiv. La langue ukrainienne recouvre une liberté totale mais elle n’est pas encore la lingua franca du pays. Le référendum pour l’indépendance, voté massivement sans contestation notable, n’est alors pas le signe d’une adhésion forte au sentiment patriotique. L’Union soviétique s’effondre, la Russie semble vivre un nouveau « temps des troubles ». Dans ce chaos général, l’Ukraine est étonnement calme. Les Russes et les russophones du Donbass considèrent qu’ils seront peut-être plus tranquilles, voire plus heureux dans une Ukraine paisible et prospère. Bien que chacun voit l’avenir de manière différente, le pays, au cours de cette période, semble en phase, uni. Mais au début des années 2000, la langue ukrainienne peine à s’imposer dans les centrales et orientales. Les livres russes, par exemple, y sont souvent plus nombreux, plus divers et… moins chers. Il règne alors un malaise dans les milieux intellectuels de Kiev où beaucoup ont l’impression de ne pas sortir d’un face à face permanent et déséquilibré avec la langue russe. 

Dans le même temps, de nombreux ukrainiens de la partie occidentale – où les salaires sont deux fois intérieurs à la partie orientale (où se trouvent les mines) – émigrent en Pologne ou en Italie. La « révolution orange » de 2004 est un moment de grâce qui vire rapidement au désenchantement : Iouchtchenko déçoit une population qui attendait d’un rapprochement avec l’Occident et la fin de la corruption une amélioration de ses conditions de vie. Le retour de balancier est rude : Ianoukovytch gagne les élections. Il s’ensuit un renforcement d’une oligarchie aux rapports étroits et opaques avec la Russie. Le rapport à l’identité et surtout à la langue des Ukrainiens reste très ambivalent : faut-il « forcer » l’usage de la langue ukrainienne et donc réduire la place de langue russe ? Le gouvernement est incapable de proposer une réelle cohabitation, imposer le primat de la langue ukrainienne sans pour autant léser les russophones. Frustrations et colères s’accumulent. Les uns considèrent que les russophones sont privilégiés, que trop de concessions sont faites à la Russie de Poutine. Tandis que les russophones, un temps distants d’une Russie engagée dans la guerre de Tchétchénie qui dégrade singulièrement l’image de la « mère-patrie », influencés par des courants russophiles ou pro-Kremlin véhiculés par les médias russes (radio et télévision) se considèrent agressés dans leur identité. 

Moscou met à profit chaque défaillance, chaque erreur commise par Kiev, faisant montre d’une vigilante agressivité face au problème de la langue. Après la Révolution orange, la nouvelle direction ukrainienne peine à créer une citoyenneté tenant compte de la diversité linguistique et culturelle du pays. Comment créer une véritable citoyenneté quand on sort du moule soviétique ?

L’intelligentsia démocrate a conscience de cette problématique, mais parvient difficilement à l’imposer. Dans le même temps, la société ukrainienne approfondit les contacts avec l’Europe centrale. Franchir les frontières de l’UE est devenu facile. Elle est séduite par l’image de cette Europe centrale qui vit une mutation rapide. Les couches nouvelles, les classes « moyennes » sont de plus en plus attirées par ce modèle qui semble cumuler valeurs démocratiques et culturelles et un niveau de vie séduisant. Elles n’acceptent plus le pouvoir de Ianoukovytch, corrompu et incapable de prendre une décision de peur de mécontenter Moscou, alors que l’Ukraine négocie un important accord avec l’Union européenne. L’adhésion à ce modèle conduit naturellement à la « révolution du Maïdan » en 2014, après que Ianoukovytch, sous la pression du Kremlin, rompe les négociations avec Bruxelles.

La russification d’une partie de la population ukrainienne explique-t-elle l’aveuglement de Poutine qui a mésestimé la résistance du pays ?

En 2014, avec l’annexion de la Crimée, il est clair que Poutine ne se contente pas de vouloir impressionner son opinion publique. Il concrétise ainsi ce qui était déjà latent depuis les années 1990. On a cru alors que les accords signés avec l’Ukraine ou le partage de la Mer Noire allaient calmer les appétits de la Russie. On pouvait encore croire au début des années 2000 que la Russie s’accommoderait d’une Ukraine pas trop distante. La politique de Poutine a provoqué une forte réaction des Ukrainiens. Jusqu’à là, ils étaient opposés à l’entrée dans l’Otan, soit par fidélité à la Russie, soit par peur de la contrarier. Après l’annexion de la Crimée et la quasi-annexion du Donbass, une forte méfiance s’installe dans toutes les couches de la population. Le discours hystérique des médias russes, en particulier les chaînes d’État, qui véhiculent un discours anti-ukrainien – la référence au « nazisme » supposé de la direction ukrainienne déjà largement présent – choque la population, y compris dans la partie orientale et centrale du pays. La volonté de créer un État ukrainien fort et indépendant de la Russie se renforce chaque jour un peu plus. La Russie aurait pu établir des rapports normaux voire amicaux avec l’Ukraine, mais elle en a été incapable. Elle a bien au contraire créé une forte hostilité au sein d’un pays dont une partie importante de la population, et ce n’est pas le moindre paradoxe, continue à parler russe, voire est d’origine russe. 

Poutine véhicule un nationalisme odieux, cherchant à imposer à des populations russifiées un sentiment d’appartenance national russe, prenant appui sur un galimatias qui mêle références à une Orthodoxie fantasmée et logorrhée stalinienne. Le discours de Poutine est le support du réel : il fait fonction de base idéologique. En résumé, l’Ukraine n’existe pas. Les Ukrainiens sont des frères séparés par des ennemis, des « nazis », mais qui font pas moins partie de la même famille. Depuis des années, les talk-shows des chaînes russes proclament ad nauseam : les russophones sont « persécutés », « victimes d’un génocide ». Discours d’autant plus odieux qu’il s’inscrit dans une continuité de la période soviétique lorsque la Shoah, tout comme le génocide arménien, étaient tus. Pour Poutine, ce qui se passe aujourd’hui en Ukraine est de la faute des Bolcheviks. N’est-ce d’ailleurs pas Lénine qui, après la Révolution, est à l’origine de la République socialiste soviétique d’Ukraine créant ainsi une entité artificielle ?

Propos recueillis par Arthur Delaporte

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