samedi 24 février 2024
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L’Institut Pasteur entre Berlin, Vichy et Garches, par ROBERT CHAPUIS

La récente ouverture des archives de l’Institut Pasteur sur la période de la guerre a permis au journaliste Nicolas Chevassus-au-Louis, formé en biologie, de réunir une documentation importante, complétée par d’autres archives, sur l’Institut sous l’occupation allemande. (a/s de Nicolas Chevassus-au-Louis, La Guerre des bactéries. L’Institut Pasteur sous l’Occupation, Vendémiaire, 2023, 231p, 21€)

De larges citations des correspondances échangées entre et avec les membres de la direction entre 1939 et 1945 nous font partager les ambivalences de la période : comment conserver la spécificité de l’Institut et répondre en même temps aux exigences de l’occupant ? 

La réorganisation de l’IP

L’auteur rappelle d’abord le contexte. Après la guerre de 1914-18 et les épidémies de typhus et de grippe espagnole qui ont fait des millions de morts dans le monde, la recherche biologique est devenue une priorité. Le centre fondé en 1888 par Louis Pasteur a produit le vaccin contre la rage, mais s’est aussi développé dans de nombreux domaines au gré des intérêts personnels et collectifs. Cette pépinière de talents est aussi une fourmillère. En 1939, 35 labos répartis sur 12 sites à Paris et un autre à Lille communiquent avec 18 Instituts implantés dans le monde. Aucune coordination n’existe. Le récent secrétariat d’État à la Santé n’a guère de pouvoir. Les années 1938-39 vont être, grâce au concours de grands chercheurs, celles de la réorganisation. C’est alors qu’est fondé le CNRS avec Frédéric Joliot-Curie, puis Jean Perrin. L’Institut Pasteur, lui, est une fondation privée avec un budget conséquent. À partir de 1940, successivement, Gaston Ramon, Jacques Trefouël et Louis Pasteur Valéry-Radot vont doter l’Institut d’une organisation efficace en 10 départements et 5 services. La production de vaccins s’intensifie, d’abord contre la variole, puis la diphtérie, le tétanos et surtout le typhus. A cette fin, il faut entretenir à Garches toute une cavalerie, jusqu’à 800 chevaux (dont des chevaux allemands de mauvaise qualité !…). Leur sang sert d’intermédiaire entre les bactéries et les vaccins. La « famille pasteurienne » est issue d’une sélection intense et le plus souvent par cooptation. Plutôt que de concurrence entre laboratoires, on peut parler d’émulation. L’urgence sociale en temps de guerre oblige à se concentrer sur des objectifs communs au-delà de l’intérêt personnel.

Résistants ou résistance ?

Pasteur a un équivalent en Allemagne : Robert Koch (1843-1910) en découvrant le bacille qui porte son nom, a permis de soigner la tuberculose. Il a un institut comme son correspondant français. Depuis longtemps leurs disciples se connaissent, se fréquentent, collaborent. Cette relation facilitera la tâche pour l’occupant. Les Allemands commandent des quantités toujours plus importantes de vaccins, notamment contre le typhus. Pasteur n’arrive pas à fournir et le docteur Ding, chargé de la récolte, est furieux et fait pression sur Vichy pour qu’il prenne les mesures nécessaires. En 1945, la commission d’épuration qui hésite à condamner les responsables de l’Institut, se posera la question : s’agissait-il d’un vrai déficit ou d’un acte de résistance ? Les résistants, il y en a eu (environ un sixième du personnel pour deux collaborateurs patentés), mais à titre individuel. Pas de réseau analogue à celui du Musée de l’Homme. L’institut fait corps pour défendre ses membres, mais ne s’engage pas comme tel. A noter cependant qu’il abrite clandestinement la pharmacie centrale de la Résistance. Les chercheurs juifs sont surveillés et bientôt comme ailleurs pourchassés. La « famille » cherche à les protéger, mais doit obéir aux consignes.

Une entreprise comme les autres ?

Pour l’auteur, la guerre a eu une influence déterminante : « la forte inflation des années d’occupation ruine le capital de l’Institut et le rend plus dépendant de ses produits pharmaceutiques au point de le faire ressembler à une entreprise avec ses objectifs d’efficacité et de rentabilité ». Il faudra toute l’énergie des futurs prix Nobel, Jacob, Monod et Lwoff pour redonner à l’Institut sa fonction de recherche. Récemment la période du Covid a montré l’ambiguïté sur laquelle repose l’Institut entre son caractère industriel (il doit fournir) et ses objectifs de recherche (il doit trouver).

L’intérêt du livre de Chevassus-au-Louis est de nous faire pénétrer, grâce aux correspondances et aux interventions des acteurs directs de l’histoire, dans cet univers complexe et mal connu, en une période particulièrement éprouvante. L’Institut Pasteur est un pilier de notre système de santé. Son prestige international ne doit pas faire oublier la nécessité de son efficacité scientifique. La France a encore besoin de Pasteur.

Robert Chapuis

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