Le principe de cette collection, « Idées reçues », est d’étudier une question à partir de jugements convenus que l’on entend souvent dans le débat public, souvent répétés sans qu’on y réfléchisse vraiment, pour mener des réflexions plus approfondies. Non que toutes les idées reçues n’aient pas une part de vérité, mais elles sont souvent partielles et partiales. Ce livre est consacré à l’histoire, vaste sujet… qui donne lieu à des débats passionnés, et depuis longtemps. (a/s de Frédéric Sallée, La mécanique de l’histoire, Le cavalier bleu 2020 218 p 20€)

Les thèmes choisis sont là pour faire le point sur la situation de l’histoire aujourd’hui dans notre société, pour comprendre comment elle s’écrit, comment, dans les conditions actuelles, elle peut relier le passé et le présent, et permet, malgré tout, d’apporter des éléments pour éclairer un avenir qui est dit en « crise ».

L’histoire et ses champs

Il y a, bien sûr, une part d’artifice dans  le procédé. Mais le regroupement ordonné des thèmes permet d’envisager les différentes dimensions du problème. La première partie, « Sonder l’histoire », montre l’élargissement important qu’a connu la recherche historique depuis plusieurs décennies. La tradition occidentale n’est plus la seule à être prise en considération. L’archéologie est désormais étroitement associée au travail de l’historien, et pas seulement pour la préhistoire. L’Histoire globale remet en cause les hiérarchies établies entre « histoires dominantes » et « histoires dominées ». L’histoire est désormais réellement plurielle. Elle n’est, d’ailleurs, plus seulement celle des hommes, tout peut être objet d’histoire. Depuis l’histoire du climat d’Emmanuel Leroy-Ladurie, les travaux d’Alain Corbin, notamment, livrent une véritable histoire du sensible.

La seconde partie du livre, « Fabriquer l’histoire », revient sur des questions classiques, la place de l’archive, là aussi diversifiée, avec les travaux sur l’oral, la part prise désormais par le numérique, le métier de l’historien. La troisième partie, « Penser l’histoire », est plus conceptuelle, et étudie particulièrement l’apport des sciences politiques et sociales, avec la part que peut prendre l’exercice de méthode de l’ « uchronie », la place maintenant reconnue des recherches sur le genre. Évidemment, il est inévitable que l’auteur s’interroge sur ce qu’est la vérité en histoire, dans un moment où règne le scepticisme dans les opinions, et où le « complotisme » fait florès. L’auteur ne peut que rappeler clairement l’importance de la méthode, la probité dans l’utilisation des sources, le respect du savoir.

L’enseignement de l’histoire

Les deux dernières parties concernent des enjeux essentiels. L’enseignement de l’histoire d’abord. On sait les controverses permanentes qu’il suscite. L’auteur fait le point sur la question du « roman national ». La recherche a depuis longtemps déconstruit cette notion, sans que pour autant l’histoire nationale ait une place importante dans les programmes d’enseignement. Mais il est clair qu’il ne peut pas y avoir qu’une seule histoire nationale, encore moins définie par les gouvernements. Il faut faire leur part aux différentes histoires nationales, et travailler sur les mémoires particulières. Cette quatrième partie présente également les conditions de possibilités de l’enseignement du « fait religieux » et de la Shoah qui n’ont rien d’une évidence. La question des programmes est nécessairement décisive. Il est toujours difficile de faire coïncider la recherche et l’enseignement, les équilibres trouvés ne satisfont généralement personne. Les polémiques sur tout nouveau programme en témoignent. À quoi il faudrait ajouter les problèmes de la formation – qui ne sont pas évoqués dans ce bilan, il est vrai qu’elle est trop absente du débat public.

Roman national et politique

Le dernier enjeu porte sur la « politisation de l’histoire ». L’auteur rappelle qu’il y a inévitablement une dimension interprétative dans toute étude historique. Et il cite le jugement de l’historien américain, Eugen Weber, qui dit l’essentiel : « Il n’y a pas d’objectivité, il n’y a que du professionnalisme ». Les débats sur la « repentance nationale », le « devoir de mémoire », avec les lois mémorielles, illustrent le problème.

Au total, le lecteur, après avoir réfléchi avec l’auteur sur les jugements souvent lapidaires qui sont portés sur l’histoire, et sur les réalités actuelles, accomplit un tour d’horizon utile et instructif. Comme le dit Paul Veyne, en parlant de l’histoire : « C’est intéressant… »

Alain Bergounioux