Les socialistes doivent refonder une pensée, par ALAIN BERGOUNIOUX

Nous reproduisons ci-dessous la tribune d’Alain Bergounioux publiée dans Le Monde, daté du vendredi 6 avril 2018 : « Pour l’historien du socialisme Alain Bergounioux, le PS doit retrouver une culture capable d’équilibrer des tensions politiques, économiques, sociales. La “renaissance” voulue par le nouveau premier secrétaire, Olivier Faure, est loin d’être acquise. »L’ironie de l’histoire est bien connue. Longtemps, les socialistes ont pensé être les « héritiers de l’avenir », pour reprendre une expression de Pierre Mauroy. Aujourd’hui, ils se demandent s’ils ont un avenir ! La plupart des observateurs ne leur en donnent pas ou celui d’être une butte témoin du passé… Mais c’est confondre un parti, celui reconfiguré au congrès d’Epinay en 1971, avec une culture politique qui a connu différentes formes d’incarnation politique depuis maintenant plus d’un siècle.

Le Parti socialiste (PS) a connu une déroute électorale majeure en 2017. Il n’est plus la force dominante de la gauche, comme il l’était depuis 1981, permettant l’exercice du pouvoir à trois reprises. Il a éprouvé – et continue d’éprouver – une double scission sur sa droite et sur sa gauche. Il est attaqué à gauche, par La France, insoumise, au centre par Emmanuel Macron, à l’extrême droite – il ne faut pas l’oublier – par des forces qui ont seulement en commun de vouloir établir un nouveau système politique sur un clivage qui nie l’ancienne division entre la droite et la gauche, au profit d’oppositions entre le « peuple » et les « élites », les « progressistes » et les « conservateurs », les « souverainistes » et les « mondialistes », dans lesquelles il n’y aurait plus de place pour ce que représente le PS.

Le défi est donc de taille et doit être appréhendé comme tel. Il n’y a évidemment pas une seule cause qui explique cette situation. Les déceptions et les incompréhensions provoquées par les politiques du quinquennat écoulé ont joué évidemment un rôle majeur – l’année 2016 ayant concentré toutes les contradictions de cette période. Affaibli, le PS regroupait quand même encore environ 23 % des suffrages exprimés aux élections régionales de novembre 2015 ! L’inventaire de ces années devra donc être mené pour faire là part entre ce qui doit être défendu et ce qui doit être condamné. Une juste compréhension du passé est une base pour repartir. Mais tout cela s’inscrit également dans des évolutions plus longues et plus profondes.

Les difficultés de la social-démocratie européenne – et de la gauche démocrate dans le monde – sont évidentes. Les révolutions entraînées par la mondialisation, les transformations technologiques (la numérisation particulièrement), la diversification culturelle (et religieuse) des sociétés ont mis en cause les programmes anciens et fragilisé les réalisations des partis sociaux-démocrates et socialistes. Elles ont par trop privilégié des politiques d’adaptation – dans un contexte marqué par la domination de l’idéologie libérale – sans pouvoir redéfinir un projet propre, diluant ainsi une part de leur identité et dissociant leurs électorats.

Mais il y a aussi une responsabilité propre du PS qui a voulu à toute force maintenir la « synthèse » qui lui avait été constitutive, dans la gauche et en son sein, et n’a pas mis en œuvre les arbitrages nécessaires sur des questions-clés, l’Europe, l’entreprise, la laïcité… Ce n’est pas – comme on le dit trop souvent – qu’il n’a pas travaillé ! Solférino est rempli de programmes et de projets… Mais il n’a pas fait l’effort culturel nécessaire pour mener une véritable pédagogie politique dans une période d’intense transformation. Il s’en est ainsi remis à l’exercice du pouvoir pour appliquer ses réels choix politiques – et encore sans les expliciter vraiment – jusqu’au moment où les divisions, contenues de plus en plus difficilement, l’ont emporté.

AMPLEUR DE LA TÂCHE
Ce rappel montre l’ampleur de la tâche pour celles et ceux qui pensent que le PS, tel qu’il est, porte plus que lui-même, et même plus qu’une histoire. Une culture, disions-nous au début, forgée au fil des combats du siècle passé, définie souvent de manière pragmatique, capable d’équilibrer des tensions politiques, économiques, sociales, parfois antagonistes, dans un cadre démocratique. Cette manière de dessiner la voie d’un « progrès raisonnable » a été et est toujours critiquée dans une vie politique qui aime la radicalité. Mais le bilan, au fil du temps, est plus qu’honorable. Et les valeurs et les objectifs du socialisme ne sont pas épuisés, contrairement aussi à ce qui est dit. Elles correspondent même plutôt bien aux aspirations actuelles d’une grande majorité, de réunir l’efficacité et la solidarité, l’ouverture et la protection.

Aucune des « offres » politiques qui s’opposent au socialisme démocratique ne porte pleinement cet équilibre, et ne comprend qu’une politique authentiquement démocratique doit privilégier la prise en compte et le respect des acteurs qui font la vie d’une société, pour élaborer les lois et les contrats qui fondent solidement les réformes utiles. Mais, aujourd’hui, la « renaissance », pour reprendre le titre de la motion du nouveau premier secrétaire élu, Olivier Faure, est loin d’être acquise. Il ne suffit pas d’attendre un retournement du rapport des forces politiques – mais je ne crois pas qu’aucun socialiste ne le pense sérieusement.

Il faut refonder une pensée, qui compose un nouveau projet unissant l’économique, le social, l’écologie, le culturel, mettre en œuvre une action qui puisse se déployer simultanément à différentes échelles, nationale, européenne, mondiale, transformer les modes d’organisation pour renouer les liens avec les populations, Ce sont les conditions pour, ensuite, arrêter une stratégie politique délibérée selon les intérêts du pays. La valeur ajoutée que représentent les socialistes est de proposer des alternatives crédibles quand il le faut. Leur responsabilité, et peut-être leur chance finalement, est de pouvoir prendre appui sur la tradition qu’ils incarnent dans l’histoire de la France pour la repenser en fonction des réalités nouvelles.

Alain Bergounioux

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