mercredi 29 juin 2022
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Les sens du socialisme, par ALAIN BERGOUNIOUX

Nous vivons une période d’affaiblissement du socialisme. Ce constat que font les auteurs, et qui est largement partagé, justifie pleinement de faire le point. A propos du livre de Jean-Numa Ducange, Kazmig Keucheyan, Stéphanie Roza (dir), Histoire globale des socialismes. XIXe-XXe siècles, PUF, 2021, 1044 p, 30 €

Rien de plus utile que de  retracer le parcours historique des socialismes – car la notion est, évidemment, plurielle – depuis leur naissance au XIXe siècle – même si on peut rechercher et trouver des antécédents dans les périodes passées – jusqu’au début de notre siècle. C’est tout l’objet de cette « histoire globale », ample et diversifiée, dans un volume de plus de mille pages, qui fait appel à 80 auteurs de toutes les générations et, fréquemment à de jeunes chercheurs, des historiens, bien sûr, mais aussi des économistes, des sociologues, des philosophes, des juristes. Ce qui se présente comme un dictionnaire distingue, pour la clarté de la réflexion, en trois parties, les « mots », c’est-à-dire les concepts et les thématiques, les « moments », qui permettent de revenir sur la chronologie, les « figures » qui incarnent cette histoire.

Les pilotes de cette entreprise ont, ce qui est normal, accordé une attention privilégiée à la France, mais la préoccupation de livrer une histoire internationale est sensible dans les différentes rubriques et au sein souvent dans chaque article. C’est un intérêt majeur, car l’actuelle situation française préoccupante ne doit pas commander la vision d’ensemble.

Des choix en question

Bien sûr, il fallait faire des choix. Ceux-ci appellent quelques remarques d’inégale portée. Elles sont certes un peu vaines car la discussion a dû être vive et prolongée sur ce qu’il fallait retenir ou pas. Chaque lecteur, pour lui-même, ressentira ses manques. Aussi n’insisterai-je que sur trois d’entre eux. 

Ne pas consacrer un article à François Mitterrand, dans les grandes figures, doit se justifier. Car, sans tomber dans la biographie pour le plaisir de la biographie, par ses choix, avant 1981 et après, il a exercé une forte influence sur le socialisme français et sur le destin de l’Europe. L’Europe, justement, elle n’existe pas en tant que telle dans la première partie sur les « mots ». Mais sa réalité et les problèmes qu’elle a entraînés ont joué et jouent un rôle décisif dans l’évolution des partis socialistes européens et, également, pour les autres gauches, positivement ou négativement. Et les travaux sur ce sujet ne manquent pas. Pensons à ceux de Mario Telo ou de Gerassimos Moschonas.

Un autre sujet d’étonnement est l’absence du « travaillisme » dans les différentes parties. Or, c’est toute une famille du socialisme européen (avec ses prolongements en Australie et en Nouvelle-Zélande), à côté des social-démocraties et des partis socialistes proprement dits. Dans les « moments », la « révolution de 1945 » aurait mérité d’être traitée pour elle-même et pour son influence à l’extérieur. Les Webb, Béatrice et Sidney (les couples sont rares…), auraient pu être évoqués dans les « figures ». Enfin – et j’ai conscience de charger la barque – des réflexions plus précises se seraient imposées sur la notion de « révisionnisme » qui a concerné aussi bien les socialistes que les communistes, avec la dialectique entre les « orthodoxies » et les « hérésies », et sur la question de l’écologie, qui n’est pas qu’un problème présent (même si cela est essentiel) et a des racines dans la pensée socialiste, comme le démontrent les travaux de Serge Audier.

Le socialisme : un simple anti-capitalisme ?

Ma dernière remarque concerne la vision d’ensemble que propose l’ouvrage – malgré la diversité des contributeurs (qui a ses limites aussi). L’introduction, et nombre d’articles, l’exposent clairement. La discussion pourrait commencer par la décision d’inclure l’anarchisme dans les « familles » du socialisme. Car l’anarchisme cultive un individualisme profond qui lui fait reconnaître difficilement les « collectifs » qui ne sont pas les siens. Mais pour les auteurs, dans le fond, cela n’a qu’une importance relative dans la mesure où leur définition des socialismes est négative : être anti-capitaliste suffit à définir le socialisme. Il est vrai que presque tous les courants socialistes, dans la première moitié du XIXe siècle, ont considéré que l’essentiel du mal social venait de la combinaison de la propriété privée et de l’économie de marché, et qu’il fallait donc « socialiser » l’économie et la société. Mais, dès le départ, les oppositions sur la nature de cette socialisation ont été telles que les différences l’ont emporté sur les ressemblances. Il suffit de comparer Saint-Simon, Robert Owen et Fourier dans la première génération des penseurs socialistes. Et, qui plus est, les idées républicaines ou démocratiques se sont rapidement mêlées aux idées socialistes, comme le montrent, en France, un Louis Blanc ou un Blanqui. S’en tenir à cette clef, l’anti-capitalisme, amène à simplifier cette histoire, en opposant, comme le font les auteurs de l’introduction, le couple « réformistes-révolutionnaires », dont ils reconnaissent, par ailleurs, les relations croisées. 

Un peu plus de complexité

Un peu plus de « complexité » aurait été utile pour penser et organiser cette « histoire globale ». Surtout, si l’on estime – ce qui est aussi mon cas – que les socialismes peuvent avoir un avenir. Il est ainsi difficile d’écrire que le problème du régime « communiste » chinois vient de trop « d’accommo­dements avec l’économie de marché »… La question des libertés est majeure. Le but ultime des premiers socialistes était bien d’offrir à chaque individu une réelle liberté –  ce qui se traduisait dans le langage du jeune Marx, de L’Idéologie allemande, par ces mots : « donner à chaque homme l’espace nécessaire au déploiement essentiel de sa vie ». C’est bien là la finalité qui fournit le bon critère pour faire le « bilan global » des socialismes et pour s’orienter dans l’avenir.

Bref, tout cela pour dire que cet ouvrage est plus qu’un dictionnaire des socialismes. Il apporte, non seulement une foule de connaissances, avec des points de vue originaux, à côté des articles attendus, mais il suscite une réflexion plus que nécessaire aujourd’hui.

Alain Bergounioux

article paru dans L’ours 513, décembre 2021

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