samedi 20 avril 2024
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Les communs : actualiser l’utopie socialiste, par TIMOTHÉE DUVERGER

Les communs s’y inscrivent dans une perspective gramscienne, dans laquelle ils se voient confier la mission de répondre à la crise d’hégémonie néolibérale. Dans nos sociétés post-industrielles, l’usine n’occupe cependant plus la même place. Et c’est sur ce point que se trouve la principale originalité de l’ouvrage. Les territoires deviennent à la fois le lieu de la conflictualité sociale et le lieu d’émergence du sujet collectif chargé de dépasser le capitalisme. Il s’agit bien d’actualiser l’utopie socialiste.

Hervé Defalvard s’intéresse dès lors tout particulièrement à l’« en-commun », c’est-à-dire « au processus social au cours duquel, à travers bien souvent des luttes, une communauté émerge pour mettre en commun des ressources afin d’assurer via des règles et des droits leur usage durable pour les êtres de son territoire, humains et autres qu’humains, de sorte qu’ils et elles bénéficient de la plus-value de vie qui leur convient ». Les communs sont, de la sorte, appréhendés comme un mouvement qui mobilise la pluralité des acteurs d’un territoire comme la pluralité des territoires eux-mêmes. Dans ce cadre, l’auteur devient un intellectuel organique, prenant garde à situer son approche et rapportant ses expériences du commun.

Relier des alternatives éparses
Tout l’enjeu de l’ouvrage est alors de relier des alternatives éparses, de les faire « atterrir » dans les communs et enfin de les projeter dans une société du commun. Sur le premier axe, il recommande de se défaire de l’illusion, d’une part, des actions individuelles (la stratégie du colibri) et du repli sur le seul « local » et, d’autre part, de la « grande loi », illustrée par les propositions de salaire à vie de Bernard Friot ou de dotation universelle en capital de Thomas Piketty qui n’entretiennent aucun lien avec les alternatives de terrain. Dans le même sens, la perte de centralité des luttes sociales a pour corollaire un éclatement des luttes qu’il convient de résoudre à partir du concept d’intersectionnalité. La classe, la race, le genre ou l’écologie peuvent ainsi se cumuler dans les dominations, mais aussi dans les émancipations dans ce que l’auteur appelle une « intersectionnalité au carré ».

Les communs peuvent en fournir le catalyseur, mais il convient de les déployer de manière à la fois intégrale et translocale. Un déploiement intégral suppose de couvrir une partie importante des rapports de production et d’échange, à l’instar des expériences de la Zad Notre-Dame-des-Landes ou de la communauté Emmaüs de Lescar-Pau. Un déploiement translocal invite à relier les espaces locaux pour atteindre une échelle macro-institutionnelle, ce que réalise par exemple Coopcycle, qui fédère des coopératives de livreurs à vélo résistant à l’ubérisation.

Mais pour que ces alternatives se diffusent, il manque encore une stratégie de sortie du néolibéralisme. L’auteur dénonce alors les « fausses alternatives » que constituent tant l’économie collaborative que l’économie circulaire. Si la première, par sa proximité avec la mouvance du libre comme avec l’économie du don, partage des valeurs avec les communs, elle se caractérise par une logique extractive concernant les données et l’activité des usagers. En insistant sur l’échange, elle occulte la production, ainsi que ses liens étroits avec les marchés financiers. La seconde, bien que très tôt investie par l’ESS à travers les activités de réemploi, est dominée par une rationalité marchande dont les multinationales tirent parti en recourant aux filières du recyclage.

L’espoir d’une économie sociale et solidaire (ESS) en commun
L’économie sociale et solidaire (ESS), qui regroupe les coopératives, les mutuelles, les associations, les fondations et certaines sociétés commerciales se rapprochant de leurs principes, est au contraire investie d’un rôle. L’auteur distingue cependant l’« ESS en commun » de l’« ESS financiarisée » et de l’« ESS a minima ». Schématiquement, le bloc néolibéral a satellisé, d’une part, les banques coopératives, les mutuelles et les coopératives agricoles aux marchés financiers et, d’autre part, les associations du social et du médico-social à l’État néolibéral. Les espoirs de l’auteur portent en conséquence sur une ESS en commun, ancrée dans les territoires et s’appuyant très souvent sur les cadres d’action fournis par les sociétés coopératives d’intérêt collectif (SCIC). Il cite en exemple les expérimentations des pôles territoriaux de coopération économique (PTCE), qui élaborent un mode de développement territorial à la fois durable et inclusif, et les territoires zéro chômeur de longue durée (TZCLD) qui mettent en œuvre une garantie d’emploi territorialisée.

Ces projets, s’ils proviennent de l’ESS, ont pour particularité d’être multiacteurs. Or tout l’enjeu, pour Hervé Defalvard, est de désatelliser l’ESS, les grandes entreprises et l’État de l’orbite néolibérale. Il formule par exemple des propositions en faveur de la transformation d’entreprises délocalisées en « entreprises de territoires » en partenariat avec les collectivités locales et un fonds territorial abondé par le secteur public comme les institutions de l’ESS. Plus surprenant, il prône une conversion des grandes entreprises aux communs, citant l’exemple de Carrefour qui a créé une coopérative dans le village de Varati en Roumanie pour soutenir les maraîchers locaux. Du côté de l’État, il s’appuie notamment sur les innovations juridiques italiennes concernant les biens communs et amenant à élargir le droit public aux communautés.

Cet ouvrage s’avère ainsi des plus intéressants pour trois raisons. D’abord, il ne se satisfait pas d’une approche théorique des communs mais les inscrit dans une perspective stratégique. Il s’appuie ensuite sur les initiatives concrètes des acteurs et en particulier des solutions expérimentées dans les territoires, ce qui lui permet d’identifier une force sociale agissante.

Enfin, en s’écartant de toute tentation sectaire, il ouvre la possibilité d’une véritable transformation à laquelle peuvent venir contribuer l’ensemble des acteurs aujourd’hui pris dans l’ordre néolibéral.

Timothée Duverger
(article paru dans L’ours 534 mars-avril 2024)

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