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L’école émancipatrice, vue de gauche, par ALAIN BERGOUNIOUX

Germinal consacre son dernier numéro à l’éducation. Son sujet ,« l’École émancipatrice », annonce l’ambition : contribuer à reformer une pensée de gauche sur l’éducation. Car, alors que la gauche s’est longtemps pensée comme la plus légitime pour traiter les questions d’éducation, qu’elle s’est même, historiquement, identifiée à l’école, les liens se sont aujourd’hui distendus entre la gauche et le monde de l’éducation. (a/s de « L’École émancipatrice », Germinal, n°5, Lormont, édition Le Bord de l’Eau, 2022, 310p, 18€)

Les évolutions sociologiques du corps enseignant en sont une cause. Mais depuis 1984, avec l’échec du « Service public laïc et unifié » de l’Éducation nationale, et avec les manifestations de l’appartenance religieuse d’élèves musulmans dans les établissements publics, la laïcité n’unit plus suffisamment. Alors même que les questions pédagogiques, les programmes comme les méthodes, divisent les enseignants et leurs syndicats. L’accumulation des réformes, plus ou moins cohérentes, traduit les hésitations et, parfois, les contradictions des politiques publiques, à gauche comme à droite. Bref, le système éducatif paraît être un secteur en crise, comme l’indiquent ses médiocres performances dans les systèmes d’évaluation internationaux, et les difficultés dans le recrutement des enseignants.

Un socialisme d’éducation
Les auteurs de ce dossier analysent les problèmes et tentent de prendre à bras le corps les défis  qui sont ceux d’une gauche qui n’a pas renoncé à un « socialisme d’éducation », comme l’écrivent les deux co-directeurs du numéro, Marion Bet et Christophe Prochasson. Une première série d’articles dresse un constat de l’état du système éducatif à partir d’une mise en perspective historique pour mieux cerner les spécificités du présent, ou par des analyses sociologiques, comme sur me monde enseignant, la place des parents, ou les caractères de l’enseignement professionnel. Évidemment, une part est faite au bilan critique des politiques menées, depuis 2017, par l’ancien ministre Jean Michel Blanquer, comme la réforme controversée du baccalauréat. 

La dernière partie des articles s’attaque aux propositions, avec des réflexions qui veulent dessiner un cadre conceptuel préalable aux choix des politiques scolaires, comme celles de Nathan Cazeneuve sur les ambivalences de la notion de « mérite » et sur la possibilité d’une « ambition socialiste de la méritocratie »,  celles de Bruno Karsenti portant un « autre regard » sur la laïcité dans les établissements scolaires, ou celles de Marion Bet qui entend dépasser la querelle entre les « pédagogues » et les « républicains ». Des politiques concrètes sont exposées sur la manière de réduire les inégalités pour une « école  plus fraternelle » avec Jean-Paul Delahaye, sur la pratique de l’évalua­tion et les possibilités de son renouveau, sur la réforme de la carte scolaire ou sur le métier de chef d’établissement. Des entretiens avec Vincent Peillon, qui revient sur son expérience ministérielle, avec des enseignants et avec quelques syndicalistes complètent  ce riche dossier.

Il y a là, en effet, de quoi nourrir la reformulation d’un projet de gauche, fidèle aux valeurs d’émancipation et attentif aux réalités. Deux remarques cependant, parmi beaucoup d’autres, viennent à l’esprit à la lecture de ce dossier. Un seul article, celui d’Ismaïl Ferhat, sur « la gauche et les réformes éducatives », traite des divisions qui ont été et sont celles de la gauche sur les visions du système éducatif et, donc, sur les politiques à conduire. Or, c’est une donnée qui a pesé très lourd pour handicaper les politiques de la gauche. Ainsi la gauche enseignante n’a jamais pu s’accorder sur la nature du collège et sur les réformes nécessaires à  y mener. Sans revenir sur la confrontation des politiques menées par Alain Savary et Jean-Pierre Chevènement dans les années 1980, il suffit de rappeler les difficultés des deux derniers ministres de gauche, Vincent Peillon et Najat Valaud-Belkacem, quand le premier a voulu poser la question des classes préparatoires et la seconde faire avancer l’égalité au collège… Un gros travail  de recomposition idéologique est donc à faire – c’est de l’avoir sous-estimé que les politiques de gauche ont été souvent  entravées. 

La question de l’autonomie
La seconde remarque porte sur la question de l’« autonomie » que revendique actuellement Emmanuel Macron, en y voyant la clef des réformes souhaitables,et que ce numéro ne fait qu’esquisser. Les risques sont réels, en allant dans ce sens, d’accroître la fragmentation  du système scolaire déjà notable et, avec elle, les inégalités. Mais, aujourd’hui, l’éducation tend à s’inscrire dans un dispositif territorial complexe. Nous n’avons pas trouvé réellement un bon équilibre entre ce qui doit faire l’unité d’une éduction nationale et la diversité des situations. Nous tâtonnons. Une étude comparée des différents systèmes d’éducation ne serait ce qu’en Europe serait indispensable. C’est dire que ce numéro de Germinal n’est pas là pour solde de tout compte. Il appelle  des suites sur un problème toujours décisif pour la gauche.
Alain Bergounioux
article paru dans L’ours 524, janvier 2023.

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