samedi 20 avril 2024
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Le rôle crucial de réseaux de résistance, par GILLES MORIN

Dans l’étude de la Résistance, les historiens ont coutume de distinguer deux grands types d’organismes clandestins : les mouvements et les réseaux. Cet ouvrage, issu d’une thèse, comble un manque évident concernant ces derniers en proposant une synthèse érudite sur une forme d’action particulièrement diversifiée et émiettée qui n’avait fait l’objet que de très peu de monographies jusqu’alors et d’aucune véritable synthèse. (a/s de Guillaume Pollack, L’Armée du silence, Histoire des réseaux de résistance en France, 1940-1945, Tallandier/Ministère des Armées, 2022, 543p, 25,90€

L’auteur critique d’entrée la définition devenue canonique du réseau proposée par Claude Bourdet selon lequel ce serait un « organisme créé en vue d’un travail militaire précis, essentiellement le renseignement, accessoirement le sabotage, fréquemment aussi l’évasion de prisonniers de guerre et de pilotes tombés chez l’ennemi ». Pour Guillaume Pollack, un réseau serait « le produit d’un mouvement social qui fusionne des initiatives isolées ». Il précise : « [Il] n’est pas une entité dotée de structures qui, créées en amont, agrégeraient ses agents. C’est l’inverse : ce qui fait le réseau, ce sont les femmes et les hommes qui le constitue. Il naît de liens interpersonnels patiemment construits. » Les réseaux seraient encore, et c’est essentiel, le fruit d’une rencontre entre une résistance intérieure pionnière et des services secrets extérieurs qui « s’efforcent de prendre pied sur le continent » en les finançant et les équipant notamment. Sans débouché extérieur au territoire national, le réseau n’existerait pas. 

Le plan revient classiquement sur l’origine et la place des réseaux dans la Résistance, avant de s’intéresser successivement aux organismes d’évasion et de renseignements. Il consacre deux parties novatrices à ce qu’il appelle « la défaite des frontières ». Puis, la recherche s’achève sur les questions de genre, rapportées à l’autorité et aux formes d’engagements.

Critique des sources
L’auteur se livre à une critique sévère des sources. L’ouverture des archives de la Seconde Guerre mondiale décidée par François Hollande en décembre 2015 a, certes facilité ce travail, mais les sources note-t-il justement « sont biaisées, tout comme presque la totalité des témoignages ». De plus, l’histoire des organisations de résistance se voit fortement influencée par quelques figures centrales qui imposent un récit censé synthétiser des ensembles plus vastes. L’historien doit faire avec, ou contre, des « cathédrales mémorielles » comme les écrits de Remy ou de Loustaunau-Lacau. 

Si le livre semble s’apparenter parfois à un catalogue d’organisations avec une profusion de personnages, il apporte à la connaissance de ce monde complexe et pose au fil du texte des questions intéressantes. Choisissons quelques apports et des points qui continuent à porter à discussion.

Liaisons et répression
Ce travail élargit la focale, par delà la geste gaulliste et communiste dominante, en donnant une large place aux organismes agissant en France en lien avec les services alliés, anglais et américains bien sûr, mais aussi belges et polonais pour ne citer qu’eux. Ces réseaux-là ont connu des difficultés pour se faire homologuer, considéré comme concurrents de ceux liés à la France libre. Or la moitié des agents recensés officiellement ont travaillé pour des services étrangers. Aussi, Guillaume Pollack propose de revoir à la hausse les estimations de résistants faites jusqu’alors. De la même façon, il n’ignore pas le rôle dans la Résistance d’une partie des services secrets vichystes et des anciens du 2e bureau et traite des réseaux dans les colonies.

Sur la répression, l’auteur constate que beaucoup de résistants ne survivent pas au-delà du premier mois et des catastrophes se produisent régulièrement. Au-delà des affaires bien connues, dépassant la question de la trahison et des retournements d’agents, l’historien s’interroge sur les causes multiples des destruction des réseaux de renseignements. Il reconnait que la lutte est cruellement asymétrique entre des amateurs, improvisant leurs propres moyens d’action, et l’appareil répressif composé de professionnels, parfois rivaux, mais déterminés à éradiquer toute velléité de résistance. Il démontre ensuite, exemples à l’appui, que cette destruction peut être imputable à la découverte par les agents non préparés des conditions exceptionnelles de la lutte clandestine et de la pression subie journellement. De fait, les recommandations prônées pouvaient rarement être respectées. Les réseaux se heurtent aussi à trois écueils majeurs : les errements des liaisons internes, la fragilité de leurs liaisons externes aggravée par la défaillance des opérateurs inexpérimentés, et le perfectionnement des techniques de repérage des émissions radio.

Selon l’auteur les « faux résistants » sont un « mythe qui a pour seul objectif de jeter l’opprobre sur la Résistance ». Pourtant, il existe des exemples connus, comme le fameux « Léon des Landes », mais nous pourrions en citer bien d’autres, comme ces hommes de la brigade Marty qui réalisaient des attentats pour déconsidérer les Résistants et surtout une masse de profiteurs et des « soldats perdus ». Même chez les communistes comme l’a montré Franck Liaigre dans son ouvrage sur les FTP.

En dépit de leur fragilité, en 1944, grâce à l’omniprésence des réseaux de renseignement, la France est, tout comme la Belgique, devenue une « maison de verre » pour les Alliés.

Gilles Morin
L’Ours 530, juillet-août 2023, p. 9

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