AccueilActualitéLe nom du Parti socialiste : dire ce que l’on est (1905-1971)

Le nom du Parti socialiste : dire ce que l’on est (1905-1971)

Le premier signe d’identité d’un parti politique, c’est son titre. Il ne doit souffrir d’aucune ambiguïté et fixer clairement l’objet, les buts poursuivis, et le positionner par rapport aux autres partis. Nous proposons ici un retour sur l’origine du nom du Parti socialiste SFIO et sur les débats, récurrents en période de crise, autour d’un changement de nom.Entre 1878 et 1905, les socialistes éparpillés dans ce qu’ils désignaient même entre eux des sectes, voire des chapelles, ont multiplié dans les titres de leurs organisations les variations autour des termes « parti », « socialiste », « ouvrier » : Parti ouvrier puis Parti ouvrier français enfin Parti socialiste de France, pour les guesdistes, Parti ouvrier et socialiste révolutionnaire, Comité révolutionnaire central de Vaillant, Parti socialiste français de Jaurès qui appartenait avant aux groupe des socialistes indépendants.

L’origine d’un nom
En avril 1905, au congrès de l’unité réuni salle du Globe à Paris, le nom de la nouvelle formation avait une réelle importance. Deux faits sont alors acquis pour les socialistes : ils ne peuvent pas reprendre le nom d’un parti déjà existant et ils fondent non pas un mais « le » parti socialiste. Cependant, en ces heures de luttes ouvrières et de répressions, de combats pour les huit heures, et au moment où les syndicalistes de la CGT développent leur action à l’écart des partis, la référence au caractère ouvrier de la nouvelle formation apparaît cruciale. Au congrès du Parti socialiste de France, réuni quelques heures avant celui du Globe, Hubert Lagardelle, proche des « syndicalistes » aurait insisté sans succès pour que soit adopté le nom « parti ouvrier », le mot socialiste paraissant beaucoup trop « élastique ». Le débat rebondit au congrès du Globe : la présence du mot ouvrier est à nouveau revendiquée, mais du côté du PSF cette fois. Jean Longuet, dans un article paru dans La Nouvelle revue socialiste en 1930, revendique la paternité du sous-titre « section française de l’Internationale », son souhait étant de placer le nouveau Parti sous le signe de l’Internationale qui avait pesé dans le sens de l’unité. L’avocat Albert Willm, du Parti socialiste ouvrier révolutionnaire (PSOR), aurait alors voulu marquer la préoccupation ouvriériste du courant allemaniste et obtenu l’adjonction d’ « ouvrière ». Là se trouve l’explication de la présence incongrue de l’expression « Internationale ouvrière » alors qu’à l’époque tous les textes officiels traduits en français se réfèrent aux décisions de l’Internationale socialiste, la deuxième. Bracke en 1947, devant les étudiants de l’École socialiste, se posait lui aussi en inventeur de la formule : faut-il y lire la volonté d’inscrire la SFIO dans une filiation guesdite exclusive ? Il est difficile de décerner un brevet de paternité à l’un plutôt qu’aux autres, et, en tout état de cause, guesdistes et jauressiens souhaitaient un parti socialiste et ouvrier.
C’est donc après un vrai débat que les socialistes se sont accordé sur le titre de leur parti.
Il figurera toujours à l’article 2 des statuts, après la définition des buts, jusqu’en 1969. L’abréviation Parti socialiste (S.F.I.O.) est officialisée par les statuts, et se retrouve encore concentrée dans la presse : PS (SFIO). Le titre est présent sur tous les documents édités et produits par le parti. Cependant, il faut noter que ce nom officiel ne suffit pas à qualifier le Parti. Jusqu’en 1914, les socialistes et les journalistes le désignent aussi comme le « Parti socialiste unifi », en opposition aux différentes chapelles socialistes du tournant du siècle. Dans les années 1930, mais surtout à partir de la Libération, SFIO s’impose vraiment pour désigner le parti des socialistes.

Changer de nom au temps de la SFIO
Au lendemain de la Première Guerre mondiale, le mouvement socialiste international, face à la création de la IIIe internationale communiste, refonda une Internationale ouvrière socialiste (IOS), là aussi pour bien affirmer son rôle de représent des intérêts des ouvriers, et du prolétariat international. Le PS SFIO n’en profitera pas pour « actualiser » son nom : un titre ne se modifie pas si simplement. Comme il ne se crée ni s’impose aisément. La SFIO connut principalement deux scissions dans l’entre-deux-guerre. En 1933 avec l’exclusion des néos socialistes autour de Renaudel, Marquet, Déat, qui donnèrent pour titre à leur organisation : Parti socialiste de France-Union Jean-Jaurès, et en 1938, avec la scission des « pivertistes » qui se rassemblèrent dans le Parti socialiste ouvrier et paysan (PSOP). Les néos reprennait ainsi le nom du parti de Guesde… quant à Marceau Pivert, l’acronyme sonnait comme une onomatopée.

Au cours de la période 1940 à 1971, la question de changer le nom du parti des socialistes va se poser en plusieurs occasions.

Du CAS, au PS, et retour à la SFIO (1940-1945)
Après l’auto-dissolution du Parti en 1940, des socialistes, autour de Daniel Mayer, Robert Verdier, Vincent Auriol, Suzanne Buisson, Amédée Dunois…, se regroupent dans la résistance au sein d’un Comité d’action socialiste (CAS). Cette appellation de Comité est un indicateur du trouble des socialistes ; elle est révélatrice du discrédit qui frappe les partis en général, et la SFIO en particulier, rendus responsables de l’effondrement de la République. Pourtant, chez les militants et responsables socialistes, perdure un grand patriotisme de Parti, renforcé par l’hostilité d’une partie de la résistance à l’encontre des partis politiques (le socialiste Pierre Brossolette, par exemple). Les socialistes ne renient pas totalement l’héritage de la IIIe République et de la SFIO. Cependant, on relève quelques hésitations. Le Populaire, (organe du CAS, n°16) écrit en février 1943: « Le temps est venu de faire du neuf ; non pas du neuf avec du vieux, mais du neuf, du vrai neuf ». En mars, il tempère : « Le socialisme n’entend pas se renier. Il a une doctrine, un programme, un passé, des chefs. Il est, après avoir fait le tri nécessaire, fidèle aux uns et aux autres. Il entend le demeurer »(1).
Le 1er mars 1943, Léon Blum, dans une note transmise à Daniel Mayer, se déclare hostile à toute modification du titre du Parti :

« Il y a un parti socialiste, parce qu’il y a le socialisme. Le Parti socialiste doit subsister, avec son nom, comme la République française devra subsister, avec son nom. Mais je pense que pour le parti socialiste de France, comme pour la République française, de nouvelles formes d’organisation constitutionnelle devront être établies.[…]

D’une façon générale, nous devons, selon moi, donner la double impression d’un renouvellement des formes, c’est-à-dire de l’organisation et de l’esprit, c’est-à-dire du ton et de la direction de la propagande et d’une continuité de la doctrine. C’est cette continuité qu’exprime le maintien du titre du Parti.” (2)

Pour retrouver leur place, entre tradition et réorganisation, les socialistes adoptent mi-1943 le titre de « Parti socialiste », souvent qualifié de « clandestin ». Par contre, les quatre lettres SFIO sont abandonnées et les déclarations, affiches et tracts sont signés Parti socialiste ou PS. Dans le même temps, Daniel Mayer devient le secrétaire général du Parti socialiste clandestin ; le nom du premier responsable du Parti socialiste n’est donc pas modifié. Cette volonté de rupture avec le passé touche surtout les hommes ; le PS est le seul parti à procéder à une épuration aussi importante, en se montrant d’une extrême sévérité à l’égard de ses cadres. Dès 1942, il a annoncé que les parlementaires qui ont voté les pleins pouvoirs à Pétain seront exclus ; décision entérinée par le congrès national extraordinaire des cadres des fédérations socialistes reconstituées dans la résistance, en novembre 1944. Le nom même de ce premier rassemblement des socialistes dans Paris libéré veut signifier clairement qu’il ne s’agit plus du même Parti, mais d’un parti régénéré dans la résistance, sur tout le territoire français. Mais dans le même temps, il s’inscrit dans la continuité des congrès précédents.

Quelques semaines après la Libération de Paris, les quatre lettres S.F.I.O. font leur réapparition. Daniel Mayer signe une tribune intitulée « SFIO » dans Le Populaire du 24 septembre 1944 dans laquelle il répond à une personnalité qui se serait écriée : « La SFIO est morte. Vive le Parti socialiste français » et reprochant aux socialistes de s’attacher à des formules périmées. Pour le secrétaire général, le parti doit rester fidèle à son internationalisme même si l’IOS doit être réformée, et, donc, il ne changera pas son nom. Il respecte ainsi la consigne donnée par Léon Blum.

Pourtant, lors du congrès extraordinaire, André Ferrat, ancien cadre du Parti communiste passé à la SFIO en 1934, propose d’adopter le titre : Parti socialiste, démocratique et révolutionnaire. D’après le compte rendu du congrès, aucun vote n’intervient sur cette suggestion.

Un procès en « légitimité SFIO » va être instruit par les partisans de l’ancien secrétaire général du Parti socialiste. Absents des combats des socialistes dans la résistance, exclus du Parti, les « paul-fauristes » se manifestent quelques semaines après le congrès de la Mutualité. En décembre 1944, Paul Faure et ses amis éditent un bulletin intitulé Vieux Parti socialiste SFIO. Au nom de la « vieille maison », ils s’insurgent « contre les usurpateurs et les scissionnistes », parlant du « néo-parti scissionniste de Daniel Mayer ». La confusion que crée cette concurrence gêne le redressement du Parti dans les anciens fiefs de Paul Faure (Haute-Vienne, Saône-et-Loire, Haute-Garonne). Ce dernier fustige « l’absorption du parti socialiste rénové et régénéré par le Parti communiste », thème qui trouve un écho dans la base socialiste. Mais manquant de moyens, et disqualifiés par leur attitude attentiste pendant la guerre, les paul-fauristes ne peuvent concurrencer la propagande de la SFIO, très structurée à cette époque. Réunis en conseil national, en août 1945, ils vont adopter un titre qu’ils veulent plus « dynamique » et moins connoté auprès de l’opinion publique : Parti socialiste Démocratique, qui devrait leur permettre, pensaient-ils, de s’ouvrir sur d’autres couches de la société. Mais « tenant à fonder leur légitimité sur le respect du “socialisme traditionnel” et les souvenirs héroïques des lendemains du congrès de Tours », ils conservent « Vieux Parti socialiste SFIO » comme sous-titre(3).
En 1945, la tenue du 37e congrès national du PS SFIO manifeste la continuité avec le Parti né en 1905. Lorsqu’en 1951, au congrès de Francfort, est créée l’Internationale socialiste, les socialistes français n’éprouvent pas le besoin de transformer SFIO en SFIS (dans l’entre-deux-guerres, seule la fédération du Nord se présentait comme Section française de l’Internationale ouvrière socialiste).

La scission de 1958 et ses suites
En septembre 1958, les minoritaires socialistes qui font scission, choisissent dans un premier temps le titre de « Parti socialiste SFIO autonome », marquant ainsi leur volonté de se présenter comme les vrais dépositaires de l’authenticité du socialisme en France, dévoyé, selon eux, ou « trahi », pour reprendre la formule d’André Philip, par « le parti de Guy Mollet » opposé au « Parti de Léon Blum ». Dans le premier numéro de Tribune du socialisme, ils affirment « leur fidélité au Parti socialiste SFIO ». Dans le numéro suivant, Charles Lussy intitule son éditorial : « Quitter le Parti ? Non. Y revenir ». Ils devront abandonner la référence SFIO après le refus de l’Internationale socialiste de les accueillir en son sein (4). On mesure à cette occasion l’importance qu’ils accordent à ce signe d’identité, attachement tant politique que stratégique.
Le débat sur le nom du Parti rebondit dans les années 1960. Gaston Defferre et ses amis, qui veulent rénover le parti socialiste dans sa structure et redéfinir ses alliances, proposent à différentes reprises de changer le nom du Parti : Parti socialiste démocratique, Parti démocrate socialiste, Parti de la démocratie socialiste, les noms sont lancés à la tribune des congrès. Mais aucun vote n’est proposé. L’image de la SFIO est troublée, tout le monde s’accorde sur ce point.
Au congrès d’Alfortville, en mai 1969, si le Parti socialiste SFIO termine son histoire en fusionnant avec des clubs et des groupes dans une nouvelle organisation, le Parti socialiste qui nait alors ne semble pas encore exister tout à fait. Les idées et objectifs qui rassemblent les militants de la nouvelle organisation sont désormais fixés dans une Déclaration de principes qui ouvre le texte des statuts. L’article 1 annonce simplement : « le titre du Parti est : Parti socialiste ». L’article 2 : « le Parti socialiste adhère à l’Internationale socialiste », est rendu indispensable par l’abandon de la référence à l’Internationale socialiste dans le nom du Parti. Ici, c’est moins le titre qui apparaît nouveau que la disparition des lettres SFIO. Elle signifie pourtant clairement à l’attention des socialistes éparpillés dans les clubs et autres partis – et qui n’auraient sans doute jamais rejoint la SFIO –, qu’il s’agit d’une nouvelle formation. Et le succès « surprise » d’Alain Savary sur Pierre Mauroy lors de l’élection du Premier secrétaire du PS (le terme de secrétaire général également trop connoté est abandonné) est aussi un vote en termes d’image. Pour faire encore plus neuf, le PS est vite surnommé dans la presse et dans ses rangs mêmes le « Nouveau Parti socialiste » (NPS). Mais cette volonté de nouveauté, qui se manifeste par tant dans l’organisation que dans les équipes (5), a du mal à s’exprimer. Aucune campagne d’affichage n’est lancée pour imposer le nouveau nom.
Au congrès d’Épinay, en juin 1971, les délégués ont décidé que le Parti socialiste conserverait son nom et ne s’appellerait pas “Nouveau Parti socialiste”(6). Il est vrai que le risque était grand de se faire taxer quelques années plus tard de « vieux » parti socialiste. Les socialistes ne manquent pourtant pas d’appeler le nouveau nouveau PS le « nouveau PS »(7) et personne ne songe plus maintenant à en contester la nouveauté. Cette fois, ce changement de nom s’accompagne d’un renouvellement radical des symboles (adoption du logo Le poing et la rose notamment) et d’une véritable stratégie de propagande.

Force est de constater au terme de ce rapide parcours que les débats et les procès en légitimité à l’occasion des scissions, des ruptures et des crises, traduisent l’attachement des socialistes au nom de leur parti et l’importance qu’ils lui accordent. Les « scissionnistes » – la naissance du Parti communiste à Tours en 1920 étant un cas à part – ont toujours été condamnés à accoler au titre du Parti qu’ils créaient un ou des qualificatifs : “unitaire”, “ouvrier et paysan”, “démocratique”, “autonome”, “unifié”, etc., qui par leur présence même renvoyait à l’existence d’une autre formation “originelle”. Peut-on émettre l’hypothèse que, dans leur propagande, ils se trouvaient immédiatement en position d’infériorité ? Même affaibli, et au plus bas de son militantisme, le Parti socialiste SFIO regroupera toujours plus de militants que ses concurrents socialistes directs et obtiendra plus de suffrages lors des consultations électorales.

F. C.

(1) Cité par Robert Verdier, La vie Clandestine du Parti socialiste, Éditions de la Liberté, Paris, 1944, p. 75.

(2) Léon Blum, L’Œuvre, tome 1940-1944, p. 354.

(3) Sur ce point voir Noëlline Castagnez-Ruggiu, “Les paul-fauristes après la Libération, mémoire de maîtrise d’histoire, Paris 4, 1987, sous la direction de Jean-Marie Mayeur, pp. 78-84.

(4) Gilles Morin, “De l’Opposition socialiste à la guerre d’Algérie à la création du Parti socialiste autonome”, Thèse, Paris, 1, 1991, sous la direction d’Antoine Prost, p. 515.

(5) Cf. Pierre Serne, « Le nouveau Parti socialiste, d’Alforville à Épinay (1969-1971) », Mémoire de maîtrise d’Histoire, Paris I CRHMSS, novembre 1993, 126p, sous la direction d’Antoine Prost. Voir aussi, Alain Savary, Pour le nouveau parti socialiste, Le Seuil, Paris, 1971, 180 p.

(6) La commission des structures adopte ce titre par 22 voix sur 34. 11 se sont portées sur le titre “Nouveau Parti socialiste”. Cf. “Le congrès d’Épinay, juin 1971”, Cahier et Revue de L’OURS, n°199 mai-juin 1991, p.13.

(7) Voir le titre de l’ouvrage de Pierre Guidoni, Histoire du Nouveau Parti socialiste, Téma-action, Paris 1973, 406 p. Il parle bien évidemment du nouveau parti d’Épinay. Si l’histoire qu’il propose est largement favorable aux thèses du CERES dont il était membre, notons pourtant qu’il est un des rares à signaler, à l’époque, l’importance du travail accompli par le PS de Savary.
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