Le combat pour le contrôle des naissances, par MICHEL DREYFUS

En février 1954, l’abbé Pierre lança un appel en faveur des sans-logis, condamnés alors à dormir dans la rue. Cette initiative eut un retentissement considérable et elle est encore présente dans notre mémoire collective. En revanche personne ne se souvient de l’affaire des époux Bac, survenue quelques mois plus tard. Elle devait avoir pourtant des conséquences positives pour des millions de femmes et c’est ce que montre ce livre. À propos du livre de Danièle Voldman et Annette Wieviorka, Tristes grossesses. L’affaire des époux Bac (1953-1956), Seuil, 2019, 188p, 16€. Article paru dans L’OURS486, mars 2019, page 7.Ginette et Claude Bac, qui s’étaient mariés en 1948, étaient des gens « sans importance », pour reprendre le titre du film d’Henri Verneuil (1955). Claude Bac était ouvrier et sa femme, mère au foyer. Ils habitaient Saint-Ouen qui, comme de nombreuses communes de la banlieue parisienne, se caractérisait par une grande pauvreté dans le logement et les infrastructures, en dépit des efforts de la municipalité communiste dirigée par Fernand Lefort. Les époux Bac vivaient dans des conditions modestes que la naissance rapide de trois enfants rendit plus difficile encore : Ginette Bac avait de plus en plus de mal à maîtriser la situation. Danièle Voldman et Annette Wieviorka relatent ainsi avec sobriété et précision ce qu’était la vie d’un jeune couple ouvrier en banlieue au début des années 1950. La Seconde Guerre mondiale restait proche et le monde ouvrier vivait sinon dans la misère, du moins dans des conditions très difficiles. Le problème du logement restait crucial et il devait en être ainsi durant encore une grande décennie.

La naissance du quatrième enfant, Danielle, en juillet 1952, fut une catastrophe pour le ménage. Submergée par les tâches ménagères, incapable de s’occuper de ses enfants, Ginette Bac tomba de surcroît à nouveau enceinte en janvier 1953. Dès lors, elle fut complètement dépassée par les événements en dépit des efforts de sa famille, des voisins et des services sociaux de la mairie de Saint-Ouen pour lui venir en aide. Aussi elle ne se rendit pas compte de l’état de plus en plus grave de Danielle qui mourut en février 1953. Au terme d’une enquête rapide, les époux Bac furent inculpés « de défaut de soins à enfants » ; Claude fut emprisonné à la Santé et Ginette à la Petite Roquette. À l’issue d’un procès tenu en juin 1954, ils furent reconnus coupables, avec circonstances atténuantes, de « privation de soins et d’aliments à enfants ayant entraîné la mort, sans intention de la donner ». Condamnés tous deux à sept ans de réclusion criminelle, ils reprirent le chemin de leurs prisons respectives. La mort de Danielle était passée inaperçue mais quelques journaux, dont L’Humanité et Le Monde, rendirent compte brièvement du procès des époux Bac.

L’engagement de Marie-Andrée Lagroua Weill-Hallé
Or un médecin – Marie-Andrée Lagroua Weill-Hallé – avait publié en mars 1953 un article pionnier en faveur de la limitation des naissances. La contraception restait alors interdite par la loi de 1920, loi de circonstance votée par 521 voix contre 55 au lendemain de la Grande Guerre qui, on le sait, avait fait 1 300 0000 morts. Cette loi ne condamnait pas seulement l’avortement mais interdisait aussi la contraception, prônée par le mouvement néo-malthusien et les partisans de l’eugénisme médical : la contraception était donc assimilée à l’avortement. Le député Adolphe Pinard, médecin spécialisé dans la gynécologie, l’obstétrique et qui avait fondé la première école de puériculture de la faculté de médecine de Paris, avait été en 1920 un des opposants à la loi. À sa mort en 1934, lui avait succédé à la tête de cette école le professeur Benjamin Weill-Hallé. Il devait épouser en février 1944, une de ses étudiantes, Marie-Andrée Lagroua, née à Bordeaux dans un milieu catholique bourgeois. Après la guerre, il fut compagnon de route du PCF. Il se rendit en URSS en 1951, en compagnie du docteur Lamaze, pionnier de l’accouchement sans douleur, qui devait être popularisé peu après par la Clinique des Bluets, dirigée par le syndicat CGT des métallurgistes.

Marie-Andrée Lagroua Weill-Hallé avait été sensibilisée aux questions d’avortement et de contraception dans sa formation de médecin. En 1947, elle se rendit aux États-Unis avec son mari où elle découvrit ce qu’était le « birth control », que l’on peut traduire par « planning familial ». L’époque était alors celle de la méthode Ogino, reposant sur le calcul : les rapports sexuels étaient proscrits les quelques jours où la femme était féconde. Mais cette méthode connaissait de nombreux ratés, d’où sa caractérisation ironique comme celle des « bébés Ogino ». Soutenue par son mari, Marie-Andrée Lagroua Weill-Hallé publia en mars 1953 dans une revue spécialisée, La Semaine des hôpitaux, un article où elle expliquait ce qu’était le contrôle des naissances dans plusieurs pays étrangers. Elle se prononçait également en faveur de l’abolition de la loi de 1920 : elle y présentait la contraception comme un moyen de lutte contre l’avortement. Mais cet article passa inaperçu. Peu après, Marie-Andrée Lagroua Weill-Hallé eut connaissance, certainement par la presse, de l’affaire des époux Bac. Voulant faire connaître lebirth controlen France, elle comprit que cette affaire lui permettrait de mobiliser l’opinion en ce sens. En mars 1955, elle fit sur cette question une conférence à l’Académie des sciences qui rencontra un certain écho. Le même mois, un arrêt favorable aux accusés de la Cour de cassation ouvrit la perspective d’un nouveau procès pour les époux Bac : il eut lieu en juillet 1955 et fut mieux couvert par la presse. Marie-Andrée Lagroua Weill-Hallé vint y déposer. Les époux Bac virent leur peine réduite à deux ans d’emprisonnement pour homicide involontaire : ce jugement était destiné à couvrir le temps qu’ils avaient passé en prison et ils furent libérés. C’était donc un succès pour eux, comme pour leurs défenseurs.

Cette victoire devait avoir des conséquences importantes. Marie-Andrée Lagroua Weill-Hallé défendit sa cause quelques mois plus tard au congrès international de morale médicale. Son échec à se faire entendre des milieux médicaux lui fit adopter une nouvelle stratégie en direction d’un public plus large. Par l’intermédiaire de son mari, elle rencontra le journaliste Jacques Weitzmann qui avait adopté le nom de Derogy : communiste et sioniste, il était sensibilisé à la question de la contraception pour des raisons personnelles. Aidé par la socialiste Andrée Marty-Capgras, Jacques Derogy mena une grande enquête dont il présenta les résultats en octobre 1955 dans Libération, puis publia l’année suivante aux Éditions de Minuit un livre, Des enfants malgré nous. On estime alors à environ 600 000 à 800 000 avortements annuels pratiqués en France ; ils auraient causé quelque 20 000 décès. Aidée notamment par Évelyne Sullerot, Marie-Andrée Lagroua Weill-Hallé créa en 1956 l’association La Maternité heureuse.

L’Église et le PCF contre le birth control
Le mouvement contre la loi de 1920 s’était d’abord heurté à l’Église catholique, ce qui était prévisible. Il rencontra bientôt l’hostilité d’un acteur plus inattendu, le PCF. En effet, par la voix de Jeannette Vermeersch, épouse de Maurice Thorez, il dénonça le birth control « comme un leurre pour les masses populaires [et]comme une arme de la bourgeoisie contre les lois sociales », ce qui amena Jacques Derogy à le quitter. Cette alliance de fait entre l’Église et le PCF explique largement qu’il fallut attendre jusqu’en 1967 pour que la loi Neuwirth autorise l’usage des contraceptifs et notamment la contraception orale. On connaît la suite : dans le sillage de 1968, le mouvement féministe connut un nouvel élan et l’avortement fut dépénalisé en 1975 grâce aux efforts de Simone Veil.

Ce livre se conclut par un « Journal d’enquête » dans lequel Danièle Voldman et Annette Wieviorka relatent les nombreuses péripéties par lesquelles elles sont passées pour reconstruire cette affaire. Bien malgré eux, les époux Bac ont contribué à ce que des changements importants surviennent dans la condition féminine. Beaucoup reste à faire aujourd’hui pour que l’égalité entre les femmes et les hommes soit une réalité mais bien des progrès ont eu lieu depuis une soixantaine d’années et ce livre le montre de façon remarquable.

Michel Dreyfus