dimanche 2 octobre 2022
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La Ve à sauve qui peut, par ARTHUR DELAPORTE

Le moment « Zemmour » – le candidat revendique des filiations historiques, de Jeanne d’Arc à Napoléon, en passant par de Gaulle – permet à Jean Garrigues d’ouvrir et de fermer La tentation du sauveur. (a/s de Jean Garrigues, La tentation du sauveur. Histoire d’une passion française, Payot, 2022, 253p, 18€)

Le mythe du sauveur serait « une pulsion ancestrale ». L’auteur considère néanmoins que la constitution d’un panthéon républicain a pu conduire en France (plus qu’ailleurs comme le suggère le sous-titre ?) à la mise en avant de « grands hommes ». Les grandes femmes ou les sauveuses sont d’ailleurs quasiment absentes à l’exception de la pâle tentative de Ségolène Royal grimée en « Madone » et de la référence tutélaire à Jeanne d’Arc au dernier chapitre.

Jean Garrigues analyse moins la « tentation du sauveur » que la construction successive de l’image des héros de l’histoire contemporaine qu’il a sélectionnés. L’ouvrage passe donc essentiellement en revue les grands chefs militaires qui ont pu incarner cette figure du sauveur, à commencer par Napoléon, référence par excellence, suivi de Napoléon III qui cherche à s’inscrire dans les pas de l’illustre précédent. Pour chaque personnage, il étudie la fabrique de la légende : à la fois les procédés de communication, la progressive constitution du désir du sauveur, les manifestations de la ferveur populaire, rappelant parfois les critiques vis-à-vis des sauveurs en devenir et, enfin, brièvement, la mémoire du « mythe » du sauveur. 

Le sauveur, un drôle de type
Le problème avec le sauveur, si tant est qu’il en existe un véritable « type », c’est qu’il apparaît  assez peu constant au fil de la mise en série des individualités proposée par Jean Garrigues. Ceux qui ont le plus de relief sont les véritables guerriers. Il est vrai que c’est dans les moments tragiques ou violents qu’émergent ces figures : Gambetta, Clemenceau ou de Gaulle sont des « sauveurs » parce qu’ils ont su incarner la fibre patriotique et l’esprit de résistance. Les campagnes d’Italie victorieuses, les grandes batailles de la guerre de 14 auréolent Bonaparte ou Pétain d’un prestige qui leur donne un capital symbolique qu’ils peuvent ensuite reconvertir dans le champ politique. On retrouve là le thème du général/de l’imperator romain.

Il y a aussi les sauveurs en puissance qui peinent à l’être en actes. L’exemple canonique, qui a déjà fait l’objet de travaux de Jean Garrigues, est Boulanger dont le bilan militaire est limité, tout comme ses talents oratoires, mais qui parvient par une communication offensive à faire un temps illusion. 

Plus comparative est la dernière partie (Les poussières du mythe) qui juxtapose les présidents et certains candidats à la présidentielle depuis François Mitterrand (où sont passés Pompidou et Giscard ?) et constitue donc une forme d’essai sur le rapport de la magistrature suprême de la Ve République à l’idée du sauveur. Mais après de Gaulle, aucun candidat au poste de sauveur ne l’est réellement. La faute à l’entrée dans la « normalité démocratique » qui « banalise » l’homme politique. Paradoxe de la Ve : la présidentialisation favorise « l’appel au sauveur » (concomitante à une défiance vis-à-vis de tout sauveur potentiel) tout en empêchant son émergence par l’atrophie institutionnelle de la vie politique. On pourrait surtout considérer que la pacification de la scène politique nationale et du champ international limitent la fabrication des nouveaux grands leaders. Sans guerres, comment faire preuve de ses qualités ? 

Quoi qu’il en soit « l’homme providentiel » est relégué au rang du mythe historique… Totalement « dépassé » ? Pas sûr. Certains, dans des rêves mégalos teintés d’une volonté de retour à l’âge d’or, dramatisent et cherchent la crise pour espérer émerger. C’est ce que fait finalement E. Zemmour qui théorise la guerre civile. 

En refermant le livre, on n’est pas plus sûrs de savoir identifier un « sauveur » (Mendès France l’était-il vraiment ?), ni d’expliquer cette prétendue tentation française. Le thème est surtout l’occasion d’élaborer une galerie de portraits et peut-être de faire de cet ouvrage une source d’inspiration pour les sauveurs en devenir…

Arthur Delaporte

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