mardi 16 août 2022
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La Seconde Guerre mondiale en sept regards, par Sylvain Boulouque

Les années noires continuent d’être au centre des préoccupations des historien.ne.s. Cette nouvelle moisson livresque montre qu’il reste des pans non explorés… pour le meilleur et pour le reste…
À propos de :
Chris Millington, La France en guerre une histoire globale, Flammarion, 2022, 410 p, 25 €
Alexandre Saintin, Le vertige nazi, Voyages des intellectuels français en terres brunes, Passés Composés, 2022, 318 p, 23 €
Philippe Colin, Le fantôme de Philippe Pétain, Flammarion, 2022, 366 p, 22,90 €
Olivier Pigoreau, Maquis blancs, Konfident, 2022, 180 p, 19 €
Jacques Dallest, L’épuration une histoire interdite, Cerf, 2022, 334 p, 24
Dominique Lormier, Les Vérités cachées de la Résistance, Éditions du Rocher, 2022, 242 p, 20 €
Catherine Dutigny, Carnets secrets du Boischaut, Maurice Nadeau, 2022, 276 p, 19 € 

Une synthèse : L’historien britannique Chris Millington propose une nouvelle synthèse sur la France dans la Seconde Guerre mondiale. Il en dégage sept thèmes principaux : la défaite, la collaboration, Vichy, les persécutions, la Résistance, la Libération et la mémoire. Son analyse défait quelques classiques, insistant particulièrement sur deux points : l’empathie d’une partie de la droite et de l’extrême droite pour l’Allemagne nazie, et le rôle de la défaite dans l’émergence du monde colonial. Reprenant en grande partie les thèses de Zeev Sternhell sur les anti-lumières, il voit dans Vichy la poursuite de l’offensive de la droite révolutionnaire, qui explique selon lui la mise en place de sa politique antisémite. Inversement, la Résistance est présentée comme portant l’héritage des Lumières, ce qui explique son développement. Il consacre à la résistance des étrangers une grande place, même si l’historiographie récente a montré que si elle a existé, elle est néanmoins surestimée. De même, si important qu’il soit, le rôle du monde colonial dans la libération et dans les enjeux mémoriaux ne paraît pas aussi central qu’il le dit. 

Naziland : Alexandre Saintin s’intéresse aux voyages des intellectuels en Hitlérie. Il montre comment ont été mises en place les structures d’accueil pour eux via le Comité France-Allemagne. Ces « voyageurs » sont plein d’empathie, approuvant l’ordre, les manifestations de puissance et le culte de la jeunesse. Contrairement à ceux qui se rendent en URSS, ils peuvent se déplacer relativement librement. À quelques exceptions près, comme Simone Weil, avant l’arrivée d’Hitler au pouvoir, puis Daniel Guérin ou des catholiques comme Maurice Gravier, Jacques Maritain ou Maurice de Gandillac, l’immense majorité d’entre-eux revient enthousiaste vantant par exemple les lois antisémites nazies. Par leurs récits, ces voyageurs ont préparé une partie des esprits à la politique de Collaboration.

Les fantômes de Vichy : L’enquête radiophonique pour France inter conduite en 2021 par Philippe Colin sur la mémoire de Vichy est originale dans sa forme. Le journaliste a convoqué douze historiens spécialistes, d’Olivier Dard à Annette Wieviorka en passant par Henri Rousso, qui reprennent les principaux aspects de la politique Vichy pour en faire le bilan. Ce qui permet de dégager la double dimension du régime, à la fois conservatrice et modernisatrice. Le poids de la Première Guerre mondiale est également fortement souligné là aussi avec une double lecture : le pacifisme, d’un côté, et la confiance dans le vainqueur de Verdun, de l’autre, expliquant aussi en partie la politique vichyste. Soulignant sa dimension réactionnaire, l’ouvragerappelle à juste titre que ce sont les circonstances – la défaite et l’occupation – qui ont mis un terme à la République. Le régime de Vichy, Pétain en tête, est responsable de la politique antisémite et de la participation à la politique nazie d’extermination. L’actualité souligne que ce passé hante encore les débats dans notre pays.

Enquête sur la Collaboration : Olivier Pigoreau, exploitant des fonds nouvellement ouverts des Archives nationales sur le procès d’anciens collaborateurs, réalise une belle enquête. Il rappelle que les ultras de la collaboration ont tenté à la fin de la guerre de continuer les combats. Parmi eux, les cadres du PPF de Doriot, principalement, et ceux de la Milice, ont décidé après la Libération de Paris, alors qu’ils sont en fuite pour Sigmaringen, de créer des maquis. Ils commencent, avec l’aide des SS, à stocker des armes et des munitions dans différentes planques (en France et en Italie). Autre élément souligné, la formation de militants chargés de préparer les structures de l’action armée dans laquelle ceux du PPF, entraînés par Albert Beugras, jouent un rôle central : apprentissage des codes de la clandestinité, utilisation des radios, fabrication des explosifs. Enfin, des opérations de parachutages pour reprendre pied en France sont préparées. Cette tentative est un échec, les parachutages tournent court. Comme l’expose brillamment Olivier Pigoreau, les collaborateurs n’ont pas conscience de leur défaite imminente. Il relève aussi la tradition conspirationniste de l’extrême droite. 

Épuration : Nombre de collaborateurs ont été jugés légalement, mais aussi de manière expéditive. C’est le cas, le 24 août 1944, pour soixante-seize miliciens du Grand-Bornand (Haute-Savoie) dont Jacques Dallest, ancien magistrat, a retrouvé une partie des archives du procès. Il décrit le contexte, l’engrenage de la violence, la Milice ayant terrorisé la région pendant plusieurs mois, la répression contre le maquis des Glières en étant un des symboles. Les miliciens se rendent le 19 août. Chez les Résistants, un débat s’engage : que faire de ces assassins ? L’auteur dresse un portrait collectif intéressant soulignant le poids des liens familiaux et idéologiques dans leur engagement. Lors de leur jugement par la cour martiale, si la quasi-totalité des miliciens est exécutée, quelques-uns sont acquittés sans que les preuves de leur innocence ne soient manifestes, laissant une zone d’ombre autour des modalités du jugement, que le magistrat se refuse à trancher, faisant preuve de sagesse historienne.

Circonspection: En revanche, l’ouvrage de Dominique Lormier laisse circonspect autant pour son titre que son traitement des informations. Il passe du rôle important des maquis dans l’aide au débarquement puis dans la participation aux combats de la Libération, justement réévalués, à la naissance des réseaux de Résistance, développant des thèses pour le moins surprenantes : ainsi, Georges Guingouin ou Charles Tillon seraient des Résistants tombés dans l’oubli ! Il revient ensuite sur les « crimes » de la Résistance communiste italienne : que vient faire l’exécution expéditive de quelques collaborateurs dans un ouvrage sur la Résistance en France ! Enfin, il aboutit au sauvetage des Juifs de France à travers une galerie de portraits certes intéressants, mais sans réel fil directeur. Le caractère décousu du récit vient quelque peu contredire la conclusion qui reproche « l’amateurisme » des récits sur la Résistance… Recopier trois bouts d’archives et deux témoignages ne fait pas un livre d’histoire. 

Roman : Il vaut mieux lui préférer le roman, comme le récit mordant de Catherine Dutigny. Une bouquiniste confie au narrateur le témoignage d’un cantonnier recueilli par un instituteur, appelé les carnets secrets de Jean-Baptiste F. Ce dernier a traversé le XXe siècle et demeure particulièrement marqué par les années noires. Aidé par son chat noir bien sûr, il farfouille dans le passé à la recherche des raisons d’une exécution capitale à la Libération. L’enquête conduite par le félin et l’instit ramène à une réalité pour le moins sinistre dans laquelle les affrontements idéologiques ont servi de prétexte à des règlements de compte. 
Sylvain Boulouque

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