dimanche 27 novembre 2022
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Jean Jaurès le laïc, par CLAUDE DUPONT

C’est un Jaurès inflexible dans le combat pour la Séparation qui apparaît dans ce choix de textes. (a/s de Jean Jaurès, La République laïque, textes choisis et présentés par Gilles Candar, CNRS Editions, Biblis, 2022, 307p, 10€)

S’il est dans la carrière parlementaire de Jaurès un domaine où il exerça un poids décisif, c’est bien la rédaction de la loi de séparation de l’Église et de l’État. L’ouvrage que nous propose Gilles Candar revêt un intérêt majeur : ce choix de textes, judicieusement opéré, nous permet de comprendre comment sa position sur la Séparation s’inscrit dans l’ensemble de la démarche cohérente d’un homme politique capable d’allier la réflexion la plus élevée et l’action la plus résolue.

Jaurès a bien raison de rappeler que son but n’a jamais été « d’écraser ce qui reste encore dans le peuple de croyance religieuse ». La laïcité n’a rien à voir avec un laïcisme fondé sur un combat antireligieux. Jaurès était théiste avant d’être marxiste, et son idéalisme spiritualiste a rencontré sans heurt ni reniement le matérialisme dialectique, dans une synthèse harmonieuse. Pour lui, l’avènement du socialisme sera une « grande révélation religieuse » et l’aspiration à la justice préexiste, au germe même de l’humanité.

Laïcité et combat socialiste
C’est l’instauration et le respect de la laïcité, le développement de l’école laïque, qui conduiront l’individu à une pleine liberté. C’est tout le sens du combat socialiste, et tout simplement du combat républicain. Rien ne devrait empêcher un Chrétien de rejoindre cette noble cause, puisque « être chrétien c’est reconnaître toujours le caractère sacré de l’homme et conformer toujours sa conduite à cette idée ». D’ailleurs, après s’être crispée dans une attitude violemment réactionnaire, l’Église semble évoluer et se rapprocher de la République. En témoignent la tonalité de l’encyclique Rerum novarum de Léon XIII en 1891 ou les propositions d’Albert de Mun, chantre du catholicisme social. 

Pourtant l’Église reste à mi-chemin. Chaque pas en avant est suivi d’une marche arrière. C’est que les positions individuelles ne servent à rien. Dans la lutte pour la libération, « il n’y a pas de socialisme là où il n’y a pas d’organisation ». Et l’Église est incapable de faire une place à une autre organisation que la sienne. Quand un républicain se bat pour donner corps à l’Assistance publique, le catholique s’en tiendra à la charité. Il prônera l’acte individuel, et non l’action collective. Albert de Mun consent que les corporations fonctionnent « sous la protection de l’État », à condition que ce soit en dehors de son ingérence.

En fait, le catholicisme social se heurte à un mur : L’Église impose une religion fondamentalement dogmatique et le dogme, c’est le joug qui courbe les nuques, ce n’est pas l’impulsion qui redresse les têtes. On ne peut attendre d’elle qu’agressivité, et même haine : « L’Église est un vase de fiel qui ne demande qu’à déborder ». Pour le moment, elle érige un principe d’asservissement intellectuel. Et Jaurès rappelle les deux forces du monde moderne qui déterminent la démarche laïque : le droit de la personne à choisir et à affirmer librement sa croyance, et son devoir de suivre les vérités révélées par la science, des vérités qu’aucune complaisance ne doit enchaîner à quelque dogme que ce soit. Haute exigence que celle de la laïcité : elle doit enseigner à l’enfant à dominer même l’ensei­gnement qu’il reçoit. C’est que l’école laïque est investie d’une grande mission : « la laïcité de l’enseignement et le progrès social : deux formules indivisibles ».

La Séparation et l’Église
C’est pourquoi Jaurès ne fléchira pas dans le combat laïc. Il ira au bout, avec détermination, mais sans sectarisme. Il ne s’agit pas d’écraser qui que ce soit. Il ne convient pas, par exemple, de nationaliser l’ensemble de l’enseignement. Il tient même à préciser que la loi de séparation sera utile à l’Église elle-même. Le Concordat entraînait la sclérose, le bureaucratisme. La hiérarchie recevait la manne de l’État et en disposait à sa guise. Désormais, la survie de l’Église dépendra des dons des fidèles qui auront davantage leur mot à dire. Il en résultera un débat vivifiant. L’Église devra accepter des évolutions, comme elle dût le faire pour répondre, par exemple, au défi de Luther. Et Jaurès suggère qu’en empruntant la voie du progrès, l’Église partirait avec un avantage essentiel. Pour un agnostique, la mort vient, en définitive, tuer les solidarités humaines « sur l’angle dur des tombes ». Avec sa promesse de vie éternelle, l’Église pourrait conférer à la solidarité humaine une dimension considérable.

La République laïque incarne les plus beaux moments de la pensée humaine. Elle est garante de Justice, de Liberté, d’exercice de la raison. Mais aussi porteuse de patriotisme. Seule l’école laïque, qui a vocation à s’étendre sur l’ensemble de la nation, peut réunir autour d’un même idéal la jeunesse française qui, en ce début du vingtième siècle, est partagée en deux camps que beaucoup d’esprits rétrogrades poussent à rester antagonistes.

Claude Dupont
Article paru dans L’OURS 522, novembre 2022

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