dimanche 22 mai 2022
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Jaurès et l’émancipation par l’école, par BRUNO POUCET – Jaurès critique

Jaurès prend position sur les finalités de l’enseignement primaire en France (a/s de Jean Jaurès, Lettre aux instituteurs et institutrices, illustré par Pascal Lemaître, postface de Christophe Prochasson. La Tour d’Aigues, éditions de l’Aube, Fondation Jean Jaurès, 2021, 126 p, 10,90€)

Republié à l’occasion de la cérémonie en l’honneur de Samuel Paty à la Sorbonne, l’ouvrage est illustré de calligraphies, de photographies, de dessins qui ponctuent ce texte très court de Jean Jaurès et qui mettent en relief ses points saillants. Une postface de Christophe Prochasson inscrit cet article dans une filiation socialiste. 
Le texte est connu et assez célèbre : publié pour la première fois le 15 janvier 1888 dans le journal radical de Toulouse La Dépêche, il figure en bonne place dans les Œuvres de Jaurès (Fayard, 2009, t. 1) ou dans le volume consacré à Jean Jaurès, De l’éducation (Syllepses, 2005).

Le contexte d’un article
Ce bref article de journal prend place dans un contexte précis : en 1880, la publication du manuel de Gabriel Compayré, Eléments d’instruction morale et civique, avait provoqué une vive réaction du clergé et de l’évêque de Toulouse, la condamnation des manuels scolaires, la suspension du traitement de 50 prêtres (on était sous le régime concordataire). Finalement, la tension redescend et c’est dans ce contexte d’apaisement que le tout jeune député du Tarn (il a 29 ans), opportuniste et pas encore socialiste, élu trois ans plus tôt (1885-1889), prend la plume. Or, le titre retenu par l’éditeur n’est pas exactement celui de Jaurès qui était simplement : « Aux instituteurs et aux institutrices ». Ce changement n’est pas tout à fait anodin : il n’échappe pas au lecteur que cette nouvelle appellation renvoie directement au texte célèbre de Jules Ferry Lettre aux instituteurs du 17 novembre 1883 qui fait lui-même écho à la lettre de François Guizot du 4 juillet 1833, toutes deux marquant un moment clef de l’histoire de l’enseignement primaire en France. Or, il ne s’agit pas ici d’expliquer une politique éducative comme le font les deux ministres, mais de définir une position, alors même que le député Jaurès, à la Chambre, se spécialise notamment sur les questions éducatives.

Éduquer, émanciper, lire
Jaurès soutient ainsi les choix politiques de Ferry, tout faisant résonner sa propre musique. Produit de l’excellence républicaine (1er prix au Concours général, 1er au concours d’entrée à l’École normale supérieure, 3e à l’agrégation de philosophie, juste après Bergson (à la fois rival intellectuel et ami auquel il restera lié jusqu’à sa mort tragique), il comprend très vite que cette excellence républicaine pose problème entre le primaire interdit d’université et le secondaire, voie royale pour les professions supérieures. Une véritable discrimination au profit d’une élite restreinte : seuls 7 000 jeunes accèdent dans les années 1880 au baccalauréat ! 

Que souligne-t-il dans son article ? Comme Jules Ferry, il estime que la dimension éducative est fondamentale dans l’instruction publique (contrairement d’ailleurs à ce que certains aujourd’hui encore ressassent à tort) : l’école qui a une visée émancipatrice (mais pas d’endoctrinement), respectueuse de la liberté de conscience, a notamment pour fonction de faire des esprits libres, d’élever les âmes, de transmettre une morale sociale qui doit rassembler les uns et les autres pour faire République (la crise du boulangisme n’est pas loin). Elle n’est donc pas neutre. S’il faut que les élèves connaissent l’histoire, la géographie de la France, les sciences, la clef de tout, c’est la maîtrise de la lecture d’un texte qui doit être comprise. Et cette transmission ne peut se faire que si l’instituteur ou l’institutrice sont animés d’une certaine flamme à transmettre, d’un véritable plaisir d’apprendre et connaissent bien ce qu’ils ont à enseigner. Pour cette raison ils doivent être honorés. Aussi bien, Jean Jaurès se démarque-t-il sur quelques points de Jules Ferry : il refuse l’encyclopédisme, la dictature de l’orthographe, le certificat d’études qui, à ses yeux, supprime l’initiative du maître. On le voit : on ne retrouve pas ici la nostalgie du seul lire, écrire, compter qui n’a jamais été le seul objectif de l’école républicaine.

Bruno Poucet

Jean Jaurès, Portraits littéraires et artistiques, textes choisis et présentés par Gilles Candar et Guy Dreux, Pin-Balma, Éditions Sables, 2021, 192 p, 18 €
On prend plaisir à lire ou relire dans cette édition soignée, maniable, à l’élégante mise en page, ces morceaux choisis de Jaurès parlant de littérature, d’écrivains (Rabelais, Hugo, Zola, France, Alain…) et de poètes (Verlaine, Rimbaud, Verhaeren…), proposés et présentés par Gilles Candar et Guy Dreux. 24 textes issus d’articles de presse – La Dépêche, L’humanité… –, de revues – essentiellement de la Revue de l’enseignement primaire et primaire supérieur – , d’extraits de conférences (L’Art et le socialisme, Tolstoï, Alberdi…), de discours à la Chambre ou de « digression » dans L’Armée nouvelle qui témoignent de l’importance de la lecture dans sa vie, de son entrée en politique en 1887 à son assassinat, et de son immense culture. 

La politique n’est jamais loin, comme lorsqu’il débat de la pièce d’Ibsen Un ennemi du peuple avec Clemenceau durant l’hiver 1894-95, à propos de la question de la démocratie, de la majorité et de la minorité. 

Des réflexions toujours d’une brûlante actualité. 

François Lavergne

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