François Hollande, le droit de répondre, par ROBERT CHAPUIS

Disons tout de suite que son livre est fort agréable à lire : une expression facile, un style acéré, un ton qui ressemble à l’auteur (de la pointe d’humour à la formule bien équilibrée), de l’empathie aux moments douloureux, de l’assurance dans l’exercice de ses fonctions. Il est par ailleurs fort bien construit en réponse aux nombreuses critiques qui ont émaillé son quinquennat.
À propos du livre de François Hollande, Les leçons du pouvoir, Stock, 2018, 288p, 22€
Article paru dans L’OURS 480 (juillet-août 2018), page 3.

Après avoir expliqué qu’il entend « témoigner » et faire « œuvre civique », François Hollande rappelle qu’il n’est pas un perdant mais un sortant. Les deux premiers chapitres sur les dix-huit qui composent le livre sont consacrés aux deux procès qui lui ont été faits et s’intitulent « présider » et « décider ».

Moi président

Se voulant un président « normal », il a encouru le reproche de ne pas correspondre à la fonction : il entend prouver le contraire, qu’il s’agisse de l’action extérieure, sans céder à son « vertige gratifiant », ou des crises intérieures (Florange, PSA, Fessenheim…). L’intervention au Mali en est une bonne illustration : la reconnaissance de la population malienne lui vaut d’ailleurs d’avoir vécu à Bamako « le plus beau jour de [sa] vie politique ». Ensuite deux chapitres – les plus longs du livre – détaillent le bilan de ses voyages et rappellent sa capacité à « faire face » aux attentats. Confronté aux grands de ce monde (Obama, Poutine…), il a défendu les intérêts de la France. Il s’est montré un véritable « chef de guerre » au Mali et en Syrie (malgré la reculade d’Obama). Se glisse alors un chapitre assez différent – comme une parenthèse – concernant sa vie privée. Regrettant l’attention excessive que lui ont prêtée les médias, il revendique son droit à vivre librement, dans le respect de l’intimité des personnes. Se voyant reprocher son « immobilisme » à l’occasion de vacances à Brégançon, il précise : « je ne me suis autorisé qu’une semaine de vacances par an durant tout mon mandat…, conséquence du quinquennat où le temps est compté ».

Reprenant le fil de ses leçons, il consacre alors trois chapitres aux circonstances économiques et politiques qu’il a dû affronter. Il découvre en 2012 la situation de l’Europe et s’évertue à convaincre Merkel de la nécessité d’assouplir la politique dite d’austérité. La sauvegarde de l’euro et la création d’un mécanisme de stabilité ont fait du sommet européen du 20 juin 2012 un « événement historique ». « L’a-t-on suffisamment dit ? » ajoute-t-il. Avec le sauvetage de la Grèce, la réponse à l’immigration, le succès de la COP 21, il estime avoir prouvé qu’il a eu « l’intelligence tactique » qui convient à un président soucieux de trouver les bons compromis. Pour lutter contre le chômage, il imagine le CICE « dans le silence de [son] bureau » et le prolonge un an plus tard par un « pacte de responsabilité » que le MEDEF ne saura guère respecter. Mais toutes ces actions, sur le plan européen ou national, sont détournées de leur sens par une fronde permanente qui se retournera plus tard contre ses partisans. Il n’obtient pas non plus le soutien qu’il espérait de Martine Aubry et les médias se montrent plus intéressés par les divisions de la gauche que par le sens de son action.

François Hollande évoque alors le moment d’une rupture sur laquelle il revient encore à la fin de son livre : l’année 2005, où il avait réussi à convaincre le Parti socialiste de voter en faveur du traité constitutionnel et où une minorité du Parti a fait vigoureusement campagne pour le « non » qui l’a finalement emporté. Moment essentiel en effet, mais en ne sanctionnant pas les frondeurs en 2005, le premier secrétaire du Parti n’a-t-il pas préparé la voie à d’autres frondeurs en 2012 ? La question reste posée.

Dans la ligne du Bourget
Pour clore cette première partie de l’ouvrage, François Hollande revient sur son discours du Bourget. Il estime lui avoir été fidèle et le démontre pour l’essentiel. Mal compris au long du quinquennat, il se reproche de n’avoir pas mieux communiqué et mieux justifié ses décisions. S’ouvre alors une sorte de seconde partie avec un chapitre qu’on aurait pu attendre parmi les premiers, sous le titre « réformer ». Il passe en revue les réformes réalisées sur le plan social (accord interprofessionnel de janvier 2013, prise en compte de la pénibilité, compte personnel de formation, etc.), grâce à son engagement dans le dialogue social, clé du succès en démocratie. Il rappelle sa réforme des régions à laquelle « il associe le Premier ministre et les principaux ministres ». Il montre sa fierté d’avoir fait voter la loi sur « le mariage pour tous », en regrettant qu’elle ait occupé la première partie du quinquennat : il aurait mieux valu la reporter à la fin et faire voter à la place la loi El Khomri… Les chapitres suivants concernent différentes affaires qui ont émaillé le quinquennat, de Léonarda à Cahuzac en passant par le projet de déchéance de nationalité sur lequel il s’explique en regrettant d’avoir été suspecté d’un simple coup politique en direction de la droite.

Viennent alors trois chapitres qui concernent ceux qu’il a nommés aux responsabilités majeures, ceux avec qui il a rompu (car si, dit-il, « la politique est un art de la synthèse », il faut parfois trancher) et enfin ceux ou plutôt celui à qui il a fait confiance. La trahison de Macron l’a profondément blessé. Il revient en détail sur la montée en force de son conseiller. Dans les chapitres précédents, il n’a pas manqué de multiplier les piques contre celui qui a entravé sa candidature. Il porte maintenant l’estocade : « il est à son compte », il ne suit qu’une seule étoile, la sienne ». Et il est convaincu qu’il n’est pas dans « le camp du progrès ». Vient alors l’explication que l’on attend. Craignant, devant la division de la gauche attirée d’un côté par Mélenchon, de l’autre par Macron, qu’un second tour entre Fillon (alors probable) et Le Pen ne profite à cette dernière, il a préféré renoncer, un « sursaut pour éviter le pire ». Regrette-t-il ? Non, parce que le risque était trop grand pour le pays.

De la social-démocratie
Les deux derniers chapitres sont consacrés à une défense et illustration de la social-démocratie qui reste, malgré ses déboires et la difficulté des temps, la seule politique capable de faire face à la mondialisation tout en faisant profiter la société des avantages du progrès dans la visée d’une plus grande égalité sociale. Dans la recherche de l’équilibre entre capital, travail, nature, un « socialisme de l’individu » peut répondre aux besoins nouveaux de notre temps et concilier la liberté individuelle avec l’émancipation collective. D’où le titre du dernier chapitre : « espérer ».

S’estimant trahi par le livre qui prétendait qu’« un président ne doit pas dire ça », François Hollande a voulu rétablir la vérité d’un quinquennat dont il voudrait faire partager la fierté. Au terme de la lecture, on en vient forcément à se demander s’il n’aurait pas mieux valu qu’un tel bilan ait fait l’objet d’une déclaration de candidature pour un second quinquennat plutôt que d’un renoncement. Quoi qu’il en soit, sachant que tout bilan implique un inventaire, il est important que dès aujourd’hui François Hollande fasse entendre sa vérité.

Robert Chapuis