En novembre 2019, l’OURS vous parle de : Joker, Makhno, Sarraute et Kneebody


 

 

 

 

Cinéma : Joker, un super méchant très malin, par JEAN-LOUIS COY

(a/s de Joker de Todd Phillips, USA, 2019, 2 h 19, avec Joaquin Phoenix, Robert de Niro, Zazie Beetz… )

Joker de Todd Phillips, USA, 2019, 2 h 19, avec Joaquin Phoenix, Robert de Niro, Zazie Beetz…
Joker n’est pas un film commode à aborder, en cela il nous étonne et nous prend à contre-pied. Tout concorde pour nous préparer à un nouvel avatar batmanien offert par les studios Warner. De plus, le réalisateur, Todd Phillips, est un spécialiste des comédies estudiantines US (type Very Bad Trip 1, 2, 3) plus ou moins déjantées. Bref, un étonnement.

Joker nous décrit l’érosion d’une société malade de sa déshumanisation morbide, avec son marasme entrecoupé de crises hystériques où la violence incontrôlable règne. Dans le même temps, la ville (Gotham ou New York) s’infecte, les ordures, les rats, les sauvages, les politiciens cyniques, les animateurs de télévision pullulent.

Arthur-Joker doit trouver une place sur le plateau qu’on lui présente, soit l’échec et l’aboulie, soit la métamorphose délirante de sa psychose sous-jacente. Il traîne son existence auprès d’une mère mythomane clouée dans ses souvenirs démentiels, ne quittant plus le petit appartement où son fils prend soin d’elle. Il travaille comme clown ou homme-sandwich dans une minable entreprise de spectacles et rêve d’être un jour un humoriste célèbre à la télévision. Sa santé mentale l’oblige à se traiter et à consulter un psy dans un centre d’aide sociale sinistré.

La particularité psychique de Joker est de rire démesurément lors d’une émotion. Un ricanement déformant sa bouche et proche du maquillage clownesque des lèvres. Ce visage quasi « coupé » l’expose et, à la longue, inquiète et irrite les autres. À plusieurs reprises il est battu, poursuivi, humilié en raison de ce rire. Un collègue vicelard lui donne un pistolet pour se défendre. Un jour dans le métro, trois sauvages en complet veston l’agressent. Il se défend. La mise change et la mise en scène également, nous sommes dans le deuxième temps du film. Arthur-Joker se transforme en son contraire et bascule. Il est l’image de la révolution et de la colère libérée. Il n’y a plus de règles, tout et rien se ressemblent.

Conflagration urbaine
Comment donc le cinéaste parvient-il à maîtriser son film, associer l’angoisse et le pathétisme d’Arthur, que l’on ne soigne pas faute de subvention, à l’hilarité perturbatrice de Joker, meneur inattendu de cette conflagration urbaine ? Le sujet réside dans la personnalité de Joaquin Phoenix. Hallucinante prestation physique, de la danse aux trépignements, de la douceur à la terreur, son corps, ses traits, ses gestes reflètent et caricaturent les pièges d’une société cloisonnée entre pauvres et riches, vrais ou faux clowns et son outrance apparente répond au cynisme ambiant.

Joker a été justement auréolé à Venise, lieu mythique et averti du 7e art. Il faut une fois de plus rester prudent sur le jugement hâtif porté sur le cinéma dit « hollywoodien » et ne pas le limiter au seul problème commercial de ses superproductions. On tourne aussi de très bons films à Hollywood ! Jusqu’au point de confier leur réalisation à de vrais professionnels parfois peu connus et traiter des sujets universels.

Joker en fournit une preuve. Sur un scénario établi à partir d’un stéréotype fantasmagorique maintes fois porté à l’écran, Todd Phillips s’affranchit des principes et exhibe sous nos yeux une société ultralibérale en train de perdre la tête et de nous amener au chaos généralisé. Nul besoin de recourir à la métaphysique même s’il faut bavarder un peu, il suffit de sortir de chez soi, peser le prix d’une vie et, comme dans une mauvaise blague de Joker, faire semblant de rire.

Au côté de Joaquin Phoenix omniprésent, il y a Robert de Niro, magnifique. L’ombre de Martin Scorsese plane, sans plus, mais Travis (Taxi Driver, 1975) et Pupkin (La valse des pantins, 1983) sont des compagnons de Joker, plus ou moins ratés certes, capables eux aussi de se transformer à la moitié du film et stimuler la révolte. Il n’y a pas que sur les écrans de télévision que les Joker apparaissent. À voir absolument. Jean-Louis Coy


L’actu des bulles :
Makhno le révolté, par SYLVAIN BOULOUQUE

(a/s de Philippe Thirault et Roberto Zaghi, Le Vent des libertaires, Les humanoïdes associés, 2019, 56p, 14,50€)
Dans un récit dessiné aux traits classiques mais à l’histoire efficacement conduite, ce premier volet d’un diptyque consacré à Nestor Makhno, l’anarchiste ukrainien, vient utilement rappeler la vie de ce personnage hors normes.

Après les albums de François Hombourger Makhno, l’Ukraine libertaire (éditions libertaires, 2002), les auteurs proposent une vie où se mêlent intrigue policière fictive et réalité historique. Ils inventent un ancien anarchiste prêt à assassiner Makhno pour que Staline épargne sa famille, ce qui n’est pas impossible mais n’est pas prouvé. Avant de retracer la vie du héros ukrainien, les terribles conditions d’existence qui conduisent les paysans à la révolte sont décrites avec force détails. Ces derniers subissent brimades et humiliations. Pour venger ses compagnons d’infor­tune, Makhno décide de piller et de terroriser l’aristocratie russe.Arrêté, il est condamné à mort, la peine étant commuée en prison à vie en raison de son âge. Anarchiste de cœur, il découvre l’anarchisme politique en prison. Libéré en février 1917, le cosaque de l’anarchie, selon le mot d’Alexandre Skirda, soulève l’Ukraine contre ses anciens oppresseurs. Les scènes de révolution sociale et les dialogues expliquant la collectivisation libre et non imposée des terres sont forts bien restitués, comme l’est la construction de cette armée libertaire qui pendant quatre ans tint tête aux rouges et aux blancs… Une réussite. Sylvain Boulouque

L’OURS au théâtre : Le théâtre jubilatoire de Nathalie Sarraute, par ANDRE ROBERT

(a/s de Cycle Nathalie Sarraute, proposé par Gabriel Le Doze, à la Manufacture des Abbesses).

Comme en témoigne un colloque tenu en son honneur les 17 et 18 octobre derniers à la BNF, la discrète Nathalie Sarraute provoque toujours, vingt ans après sa disparition, un choc littéraire… et théâtral.

Ainsi que le dit lumineusement l’introducteur de ses œuvres complètes dans la Pléiade, Jean-Yves Tadié : « sous le grand opéra des Temps Modernes [Malraux, Céline, Sartre, Camus] une musique de chambre apparaissait, qui en quelques notes égalait, mais on ne s’en apercevait pas encore, toutes ces symphonies héroïques. »Tout aussi bien théâtre de chambre qui, s’il peut faire penser à Beckett et au théâtre anglais à la Pinter, est pourtant à nul autre pareil ; théâtre minimaliste d’une certaine façon, mais d’une force psychologique et philosophique a priori insoupçonnable, qui place l’auteure – en quelques pièces, elle en a écrit six – à un très haut rang.

C’est cette puissance d’écriture dont a pris la mesure l’équipe réunie autour de Gabriel Le Doze, qui consacre à Nathalie Sarraute un cycle complet, d’une durée de trois ans. À la Manufacture des Abbesses, jolie petite salle parisienne dédiée au théâtre contemporain, sont programmées cette saison Pour un oui ou pour un non, et Elle est là, ainsi que des lectures du roman autobiographique Enfance, des pièces Isma et Le mensonge tandis que la saison prochaine seront montées en parachèvement C’est beau et Le silence. Il s’agit pour ce groupe théâtral de faire partager son amour du génie de Sarraute et d’accomplir en quelque sorte la théorie du « gant retourné », métaphore par laquelle un critique avait jadis exprimé la relation du théâtre au roman chez l’auteure. Elle-même disait : « Ce qui dans mes romans aurait constitué l’action dramatique de la sous-conversation […] ici [au théâtre] se déployait dans le dialogue lui-même. La sous-conversation devenait la conversation. » Mission pleinement réussie.

La complexité de la vraie vie

Dans le théâtre de Sarraute, tout tourne autour d’un « rien », mais ce rien révèle des abîmes. Tout paraît abstrait (ainsi les personnages désignés par H1, H2, H 3, F) et pourtant c’est la vraie vie qui point avec sa complexité et ses contradictions, les personnages s’incarnant fortement, surtout quand ils sont comme ici joués de manière tout à fait remarquable. Au départ de Pour un oui ou pour un non, un malentendu prend corps entre deux vrais amis autour d’une phrase banale prononcée par l’un d’eux, mais avec un accent mis sur « bien », un « étirement » : « C’est bien … ça… », et cela dégénère en un véritable déballage de toutes les rancœurs accumulées au sein même de l’amitié la plus profonde. Et de répartie défensive en réplique acérée, le texte nous conduit, sans renoncer à l’humour, aux rives de la rupture irréversible (mais aux rives seulement, une certaine légèreté gardant ses droits à la toute fin). Sur le plateau presque nu, avec un très beau jeu de lumières dû à Christophe Grelié, sous la direction précise du jeune metteur en scène Tristan Le Doze, Bernard Bollet et Gabriel Le Doze rivalisent à merveille.

On les retrouve dans Elle est là, mise en scène par Agnès Galan cette fois, qui avait déjà abordé le théâtre de Nathalie Sarraute dès avant la mort de celle-ci en 1999. Tristan Le Doze maintenant en acteur et Nathalie Bienaimé complètent la distribution. Le nœud de l’affaire est constitué par une impression initiale de non-accord ressenti, à propos d’un sujet quelconque, chez sa collaboratrice F par H2. Et, d’impressions en impressions, doublées d’une volonté d’imposer sa vérité, ce personnage (doté des pouvoirs du propriétaire d’entreprise et de ceux de la masculinité) s’achemine – avec l’appui borné de H 3 – vers le violent procès de F. « Elle est toujours là, en elle, son idée … inentamée … pas changée d’un iota… ça se voit tout de suite… rien qu’à cet air … ». Sans que rien ne soit explicite (c’est la génialité du texte) quant à l’objet de la dissidence de F, nous sommes amenés, à même l’alacrité du jeu des comédiens fort bien dirigés, avec la même nudité de plateau et subtilité des lumières, à des réflexions sur l’intolérance, l’idéologie (l’idée de l’autre, comme la définissait Aron), le totalitarisme, la résistance ou encore la violence faite aux femmes. Du théâtre jubilatoire, saisi en son essence même, à aller voir absolument, cette saison et la prochaine. André Robert

L’actu des sons : Avant-garde ?, par FREDERIC CEPEDE

(a/s Kneebody, Chapters, Edition records, 10/2019, 51’

La part laissée à l’improvisation est sans doute la seule caractéristique de la musique que l’on peut continuer à qualifier de jazz. Pour le reste, et ça ne date pas d’hier, les inspirations des musiciens puisent à toutes les sources comme elles incorporent tous les sons servant leur propos. Autant y habituer ses oreilles, pour ne pas se priver aujourd’hui d’objets sonores parfois déroutants mais qui deviendront « classiques » dans quelques années.

Depuis le début du siècle, le groupe américain Kneebody où l’on retrouve le saxophoniste Ben Wendel, déjà signalé ici, le trompettiste Shane Endsley, le batteur Nate Wood et le claviériste Adam Benjamin, mène ses projets (onze albums parus) en associant d’autres musiciens à son univers qui navigue entre rock, pop, folk et jazz donc. Son dernier CD apporte de nouveaux chapitres à son histoire. ll a sollicité les concours et compositions de musiciens aux fortes personnalités, les vocalistes Michael Mayo, Becca Stevens, Gretchen Parlato et le batteur et chanteur Josh Dion qui signent ou cosignent chacun un titre, le pianiste Gerald Clayton (très inspiré sur le rythmique « The Trip ») et le bassiste Kaveh Rastegar (ancien membre du groupe…).

« Spectra » (de Shane Endsley), premier élément de ce Chapters, se développe autour d’un riff rock au clavier soutenu par une batterie lourde qui ouvre sur les envolées des cuivres, et des nappes sonores énergisantes. Les morceaux instrumentaux enlevés alternent avec des chansons versant vers le hip hop avec Michael Mayo, la pop-folk avec Becca Stevens et Gretchen Parlato, le rock avec Josh Dion. Un disque dans lequel les dix titres offrent une grande variété d’univers, où la virtuosité des instrumentistes s’exprime à chaque instant, dans des dialogues toujours excitants.

Frédéric Cépède

Kneebody, Chapters, Edition records, 10/2019, 51’

https://kneebody.bandcamp.com/album/chapters