vendredi 17 septembre 2021
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Eloge du politique, par Philippe Foussier

L’ancien sénateur Gérard Delfau dresse le bilan d’une vie d’engagement au service de solides convictions. À propos de Gérard Delfau & Martine Charrier, Je crois à la politique, préface de Bernard Cazeneuve, L’Harmattan, 2020, 660 p., 28 €

Né en 1937, enseignant dans le secondaire dans les années 1960 puis à la Sorbonne dans les années 1970, il s’engage dès 1965 auprès de François Mitterrand et deviendra maire en 1977 puis sénateur en 1980, mandats qui prendront fin en 2008. Les champs d’investigation et de compétences de Gérard Delfau sont nombreux. Jeune agrégé, il publie sur Jules Vallès ou Karl Marx. Plus tard, élu, il mène des combats résolus en faveur des services publics -la Poste notamment-, du droit au travail, des personnes handicapées, pour devenir à partir du centenaire de la loi de Séparation un auteur prolifique sur la laïcité et même directeur de la seule collection –débats laïques– consacrée à ce sujet dans le monde éditorial.

Dans ce livre dense, composé d’entretiens avec la journaliste Martine Charrier, Gérard Delfau ne se contente pas de balayer les sujets. Pour ceux qui auraient à se documenter sur la vie d’un élu local et d’un parlementaire, sur l’harmonie entre l’action et les convictions, cette fresque qui couvre un gros demi-siècle de vie publique est manifestement une bonne source. De la bagarre de 25 ans pour le contournement routier de la commune dont il est maire, St-André-de-Sangonis, aux dégâts de la crise viticole dans le Languedoc, de la mobilisation pour la présence des services publics en milieu rural à l’engagement dans les comités de bassin d’emploi en passant par les enjeux d’urbanisme et d’aménagement du territoire, on comprend que Gérard Delfau ait foi en la politique, comme l’affirme fièrement le titre du livre. Car il démontre qu’elle peut en effet changer la vie, si tant est que ceux qui disposent d’un ou a fortiori de plusieurs mandats fassent le choix de l’action, munis de courage et prémunis contre le clientélisme. 

Le sens de l’Histoire
Tant déconsidérée aujourd’hui, y compris même par ceux qui en vivent, la démocratie représentative est ici célébrée de la meilleure manière qui soit : par l’exemple de ce qu’elle peut encore accomplir. Car quand les élus du peuple deviennent peu à peu dépossédés de leurs capacités de décision par des instances non élues, des observatoires d’experts autoproclamés, des autorités prétendument indépendantes, des conventions dites « citoyennes » ou d’une démocratie « participative » devenue quintessence du triomphe des intérêts particuliers, il en est heureusement qui continuent à croire au primat du politique. Cette évolution apparue depuis une trentaine d’années n’a pas peu fait pour démotiver le citoyen d’accomplir son devoir civique : à quoi bon voter si les choix sont arbitrés ailleurs ? Pour résister à cet air du temps toxique à terme pour la démocratie, afin le jour venu d’entreprendre le combat pour la restauration du primat du politique sur l’économique, la technostructure, le gouvernement des juges et celui des groupes de pression, il faudra pouvoir s’appuyer sur des démonstrations solides. Le livre de Gérard Delfau y contribue avec éloquence. 

Ancré au Parti socialiste durant des décennies, Gérard Delfau finira par le quitter pour rejoindre le Parti radical de gauche au tournant du siècle. Le contexte local n’y est pas pour rien : il y rappelle des batailles incessantes avec le maire de Montpellier, Georges Frêche, aspirant à régner sans partage sur « sa » Septimanie. Les évolutions du Parti socialiste non plus -dont il fut un temps membre de la direction nationale-, et l’auteur ne manque pas d’exercer son droit d’inventaire sur Lionel Jospin. Gérard Delfau démontre aussi sa capacité à conserver ses convictions de gauche quand d’autres se laissent porter par les vents dominants. C’est vrai bien sûr s’agissant de la laïcité, qu’il promeut avec une énergie salutaire. Face aux zélateurs du revenu universel, c’est vrai également du droit au travail qui permet, par son affirmation, de ne pas couper la gauche des employés et des ouvriers, ce qui semble pourtant un horizon révolu pour de larges fractions de ce camp politique : « La gauche a perdu le sens de l’Histoire. Dès lors apparaissent les principaux ressorts de la crise de la politique qui sévit aujourd’hui », observe Gérard Delfau. Assurément, on trouvera dans ce livre des pistes pour ne pas s’y résigner.

Philippe Foussier

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