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Dans les archives de L’Ours (2012) : Le socialisme et ses épreuves, par Matthieu Tracol

Après l’adieu au marxisme, le capitalisme borne-t-il l’horizon des socialistes ? Une série de réflexions passionnantes sur l’histoire et l’actualité du socialisme issues d’un colloque de la Fondation Jean-Jaurès tenu en 2011. à propos de Daniel Cohen et Alain Bergounioux (dir.), Le socialisme à l’épreuve du capitalisme, Paris, Fayard et Fondation Jean-Jaurès, 2012, 379 p, 24

C’est un livre traversé par une vive inquiétude que celui dirigé par Daniel Cohen et Alain Bergounioux : l’inquiétude de voir les sociaux-démocrates européens être incapables de résoudre les défis posés par le capitalisme d’aujourd’hui, alors même que les crises qu’il engendre sont d’une ampleur sans précédent. Le socialisme serait ainsi désemparé et impuissant, incapable tout à la fois de prendre la mesure des transformations du capitalisme et d’y apporter une réponse politique satisfaisante. Faisant la synthèse de ce cruel diagnostic, Marc Lazar écrit ainsi qu’un consensus s’est dégagé, au cours du colloque de janvier 2011 à l’origine de cet ouvrage, pour dire qu’« il n’y a plus de modèle pour la social-démocratie, [laquelle] se montre incapable de se redéfinir, de redessiner un projet, de proposer un avenir ».

Le lecteur de 2012 sait quant à lui que le socialisme français a, depuis lors, retrouvé quelques petites perspectives d’avenir, du moins sur le plan électoral. Ce livre collectif, à la frontière du scientifique et du politique, mérite cependant que l’on s’y attarde, tant les questions qu’il pose ne sauraient être résolues par la seule grâce de l’apparition périodique, sur le coup de 20 heures, d’un visage socialiste sur les écrans de télévision. Relire le parcours historique du socialisme au miroir de son rapport avec le capitalisme, afin d’en éclairer le présent et – qui sait ? – l’avenir, telle est en effet l’ambition de ce volume, comme l’expliquent Daniel Cohen et Alain Bergounioux en introduction.

Marxisme vs capitalisme

Organisé de manière chronologique, le livre s’ouvre par un retour critique sur la principale source historique du socialisme : la pensée marxiste. Le politiste Gérard Grunberg en souligne avant tout les apories, puisque, selon lui, elle lui a interdit « de penser le capitalisme d’une part et la politique d’autre part, et, de ce fait, leurs relations réciproques ». Manière de s’extraire de cette impasse originelle, les autres contributions de cette partie consacrée au XIXe siècle s’emploient à mettre en valeur des critiques socialistes du capitalisme que la domination sans partage du marxisme a longtemps rejeté au second plan. Marion Fontaine à propos de Jaurès, Michel Dreyfus sur le mouvement mutualiste en France et en Belgique, Emmanuel Jousse sur les Fabiens britanniques, tous montrent la diversité des premières critiques socialistes du capitalisme, qui d’ailleurs allient plutôt qu’elles ne dissocient radicalité et tropisme réformiste.

Face aux crises

Deuxième période charnière dans les relations entretenues par le socialisme et le capitalisme : la crise de 1929. Là encore, les différents chapitres insistent, dans la lignée de l’exposé introductif de Michel Margairaz, sur la diversité et la complexité des situations, à rebours de schémas interprétatifs trop simples. Serge Berstein montre ainsi tout ce que le discours de Léon Blum sur le capitalisme a eu de subtil – ou de contradictoire ! –, et comment sa position a évolué au cours du temps vers l’acceptation d’une politique socialiste qui n’implique pas de remise en cause du régime capitaliste lui-même. Örjan Appelqvist s’emploie lui aussi à remettre en question une vision par trop idyllique de l’action des sociaux-démocrates suédois, montrant que leur keynésianisme a longtemps été fort hésitant.

Si les réponses socialistes à la crise du capitalisme des années 1930 n’ont ainsi été formulées que très progressivement, ne triomphèrent-elles pas au cours des « Trente Glorieuses » ? Ce sont d’autres idées reçues qui sont ici mises à mal : Matthieu Fulla démontre par exemple que les socialistes français ne se sont vraiment convertis au keynésianisme que dans les années 1960, l’État économiste restant auparavant un angle mort de leur analyse. Au fond, il ressort des différents chapitres consacrés à la prospérité du capitalisme que celle-ci a posé autant de problèmes aux sociaux-démocrates européens que les crises antérieures. Dénonciation de la persistance de la pauvreté (Hélène Thomas), flambée autogestionnaire (Frank Georgi), nécessité de redéfinition de l’identité du parti travailliste anglais (John Crowley) et du SPD (Beatrix Bouvier), diversité des trajectoires scandinaves (Yoann Aucante) : autant d’aspects qui montrent que cette histoire fut moins simple que l’on peut se l’imaginer aujourd’hui, alors que cette époque apparaît rétrospectivement comme l’âge d’or des social-démocraties européennes.

C’est justement aux remises en causes radicales que subit le socialisme actuel, dans son rapport avec le capitalisme, qu’est consacrée la quatrième partie. Le moteur historique en est la mondialisation, dont les évolutions ne sont plus maîtrisables dans les cadres politiques anciens. Construction européenne (Gerassimos Moschonos), tournant écologique (Aurélie Filippetti), gouvernance de la mondialisation économique (Jacques Mistral) posent de redoutables défis au socialisme, auxquels la « troisième voie » blairiste a voulu répondre, mais en perdant du même coup sa dimension critique envers le capitalisme (Jenny Andersson). Vient enfin un ensemble de synthèses très éclairantes, correspondant aux différentes tables rondes du colloque de 2011, celles-ci précédant elles-mêmes les perspectives d’avenir tracées en conclusion par Massimo D’Alema.

Le lecteur en quête de recettes anti-crise immédiatement applicables risque fort d’être déçu en refermant cet ouvrage, car en définitive il se trouvera lesté au fil des chapitres de plus de questions que de réponses, de plus de remises en causes que de certitudes. Ce n’est sans doute pas le moindre mérite de ce livre.

Matthieu Tracol (article paru dans L’Ours 420, juillet-août 2012)

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