AccueilActualité Claude Fuzier, « Le style en politique »

 Claude Fuzier, « Le style en politique »

Le style, en politique, est souvent comme l’écume de la mer, qui cache la vraie couleur de l’eau tout en en montrant le trouble. Il est ainsi souvent trompeur, parfois révélateur. À l’époque qui découvre avec ravissement et inquiétude la merveilleuse imagerie des « mass média » et des sondages, il devient procédé, alors qu’il pouvait, hier, n’être qu’expression du caractère.L’avenir est à la mode
L’avenir est à la mode, et pas seulement pour la science-fiction. Le besoin de bonheur a sans doute toujours été une des motivations de l’humanité, même lorsqu’elle n’en avait pas encore découvert la nécessité. Comme bien des besoins, il s’inscrit dans le temps, c’est-à-dire qu’il est, à partir d’un état présent, une aspiration ou une revendication que les jours ou les années à venir serviront à réaliser. L’homme politique a donc intérêt – et peut-il d’ailleurs faire autrement, alors qu’il est lui-même mis en condition par son milieu, qui est aussi le nôtre – à regarder vers les lendemains. Par définition, il doit proposer autre chose, remettre en question, aller de l’avant. En un mot, son style doit être celui du changement.

Mais souvent le changement effraye. Habitué congénitalement aux coups du hasard, expérimenté par des siècles de luttes souvent douloureuses, l’esprit humain cherche la tranquillité et la sécurité. Il croit souvent les trouver en se garantissant contre l’avenir, c’est-à-dire contre un inconnu que, par expérience, il paie des couleurs du malheur. Conserver les acquis, maintenir l’ordre établi, redouter plus le mouvement que la paralysie, ce ne sont pas uniquement des attitudes politiques, mais également des traits fondamentaux de l’espèce humaine.

Aussi faut-il donner au changement, pour qu’il soit supporté, l’allure la plus riante. En face d’individus à la fois dévoreurs de lendemains et conservateurs des aujourd’hui, le changement doit leur donner plus envie de dévorer que de conserver. II doit être jeunesse, printemps, renouveau, renaissance. Ainsi, il entraîne les jeunes et ceux qui croient l’être moins. De plus, il fait rêver ceux qui ne le sont plus, leur donnent mauvaise conscience – ce qui les condamne au silence – ou les contraint à se rallier de peur de paraître plus du passé qu’ils n’ont conscience de l’être,

Les exemples politiques abondent qui prouvent le succès de cette mode. Aux États-Unis, John Kennedy en fut le promoteur. Sa campagne électorale sur le thème de la « nouvelle frontière » fut un modèle du genre, en face d’un adversaire – Richard Nixon – qui semblait être l’homme du passé dans la mesure où il avait assumé la charge de vice-président d’un homme – le général Eisenhower – d’une période révolue, celle de la guerre mondiale. À la charnière de la guerre froide et de la coexistence pacifique, l’élection de John Kennedy fut acquise de justesse, les forces du conservatisme restant puissantes. Aux yeux du monde, le progressisme l’avait emporté. Celui de John Kennedy n’était pas contestable, mais n’empêcha pas le triomphateur d’entraîner les États-Unis dans l’horrible guerre du Vietnam et dans l’aventure de la baie des Cochons. En fait, le progressisme de John Kennedy et son aspiration à la rénovation n’étaient pas suffisamment forts pour rompre résolument avec les habitudes de la classe dominante américaine, à laquelle d’ailleurs le président appartenait par la naissance et par la fortune.

Les limites de la mode
La mode ne pouvait effacer les intérêts de classe. Nous touchons là à l’essentiel. L’opposition ou la liaison du style et du fond sont des sujets bien connus – sans pour autant être résolus définitivement, si tant est qu’ils peuvent l’être – des activités artistiques et littéraires. On peut aussi en débattre en politique. Cependant, la réflexion risque alors de fausser les choses. Il n’est pas grave en soi de croire à l’isolement du génie littéraire par rapport à la société qui l’environne, encore que nous savons l’inexistence réelle de cet isolement. En revanche, y croire en politique revient à se condamner à ne voir que le petit côté des faits et à se tromper.

Les seuls phénomènes objectifs qui justifient que soit prise en compte dans l’analyse la mode de l’avenir et ses suites rénovatrices sont, d’une part, le développement des moyens de communication audiovisuels – ils fabriquent ainsi un type d’homme politique – et la crise de la société capitaliste industrielle, crise de vitalité autant que de maladie, qui sécrète le besoin de changement. À partir de là, le style peut être le reflet de la situation, mais s’efface devant le contenu de cette situation.

Valéry Giscard d’Estaing apporte un exemple français de ce que nous pourrions appeler le Kennedysme, si nous ne retenions de celui-ci que le style. Ce n’est pas vrai qu’il copie le vocabulaire de la gauche. Il semble tout au plus avoir le même vocabulaire dans la limite relativement précise de l’influence de la mode sur la gauche elle-même. Pourquoi, en effet, celle-ci serait-elle à l’abri de son temps et ne s’exprimerait-elle pas dans le langage d’aujourd’hui, y compris avec ses excès ? Les Précieuses Ridicules ne sont pas le privilège d’une classe.

Le nouveau Président de la République a donc rejeté le passé d’autant plus facilement qu’il s’était prolongé trop longtemps et parfois de façon caricaturale sous la monarchie louis quatorzième du général de Gaulle et sous celle louis philipparde de Georges Pompidou. Avantagé par une silhouette mince et longiligne – le matraquage de la mode est antidodu –, sachant montrer son goût de la fête – mot chargé d’un sens mystérieux depuis mai 1968 – rendue populaire par l’accordéon et le football, réunissant l’apparence de la simplicité à celle de la technique, l’ancien ministre des Finances donne une image d’autant plus séduisante de la mode du changement qu’elle s’accompagne de garanties tranquillisantes pour la classe capitaliste, qui, dans son immense majorité, ne s’est pas trompée sur la signification de sa candidature. Au contraire, Jacques Chaban-Delmas, encombré d’une raideur toute gaullienne à peine tempérée par un langage inspiré souvent de la tradition radicale, a porté la croix du passé gaulliste.

Je ne souhaite pas à Valéry Giscard d’Estaing la fin de John Kennedy. Cependant, ce serait son intérêt, s’il souhaite rester autre chose que ce qu’il est et créer son propre mythe. Un septennat normal fera vite apparaître, sous le vernis du style, la réalité d’une politique de classe. Le changement proposé consiste, en effet, à maintenir l’essentiel de la domination de la classe capitaliste sur le peuple français, comme le changement proposé par John Kennedy n’était qu’une forme de mobilisation des masses américaines au service des intérêts du plus grand capitalisme du monde.

Et le socialisme dans tout ça… 

Dans une telle situation, le socialisme a besoin d’une lucidité permanente. S’il ne peut nier qu’il appartient à son temps et qu’il est de la société dans laquelle il vit, si, par conséquent, il ne peut en ignorer les modes, il doit les verser au compte de son analyse et se regarder lui-même sans être dupe de ses propres attitudes, lorsqu’elles relèvent de la nécessité de l’adaptation ou des entraînements venus de l’extérieur. Constater des faits ne conduit pas à s’incliner à tout jamais devant eux. Sinon, ce serait accepter une théorie mécaniste, dans laquelle l’action de la classe des travailleurs reviendrait à suivre l’événement sans l’influencer. C’est pourquoi, une certaine conception du réalisme et du possible au sein du mouvement socialiste équivaut à la soumission la plus inconditionnelle à une doctrine matérialiste à ras du sol, celle qui confond l’activité des collectivités humaines avec celle d’un ordinateur.

Que l’homme socialiste n’ait plus la bedaine et le melon de Jean Jaurès, la barbe de Jules Guesde ou les bottines de Léon Blum, bien entendu. Ce qui serait grave, c’est qu’il confonde l’apparence que son temps lui donne avec le contenu de son combat et qu’il soit finalement tellement de son temps immédiat au point d’en oublier son temps historique. Le socialisme, s’il n’efface pas la personnalité, la remet à sa place, celle d’un chaînon dans une évolution et d’un point dans un ensemble. Ainsi, il est plus de son siècle qu’on pourrait l’imaginer. Car le XXe siècle apparaîtra sans doute comme celui de la remise en cause permanente des ordres établis par l’introduction dans tous les domaines de la pensée de la notion de la relativité. Or, si le socialisme est une aspiration vers l’avenir, il est aussi une méthode du devenir, qui existera sans doute au-delà de sa propre existence. En tout cas au-delà de la mode.

Claude Fuzier

(Article paru dans L’OURS, n°51, juin-juillet 1974)

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