Au cœur de l’enfer nazi, par FLORENT LE BOT

L’ouvrage de Nicolas Patin est tout à fait passionnant à la fois par son sujet, par les sources dont il dispose et par les débats qu’il ne manque pas d’ouvrir.

À propos du livre de Nicolas Patin, Krüger. Un bourreau ordinaire, Fayard, 2017, 300p, 23€

Article paru dans L’OURS 473 (décembre 2017), page 5.

Friedrich-Wilhelm Krüger, sujet du livre, est le chef suprême de la SS et de la police dans le Gouvernement général de Pologne entre septembre 1939 et novembre 1943. À ce titre, il dépend directement du Reichführer-SS Heinrich Himmler. À côté du gouverneur civil Hans Frank – avec lequel il est en conflit permanent, mais aussi de son subordonné Odilo Globocnik, ou encore de Jürgen Stroop –, il est l’un des principaux responsables du massacre des juifs polonais et européens dans cet enfer de ghettos, de camps de concentration et d’extermination – Belzec, Treblinka, Sobibor, Majdanek – qu’était le Gouvernement général. Anecdote qui en dit long sur l’homme : Krüger ne supporte pas que le moindre juif travaillant pour son administration puisse le regarder et exige de chacun d’entre eux qu’il se détourne sur son passage. Cet homme était un fanatique et un assassin cruel de tout premier ordre.

Une pléthore de sources et de traces
Krüger écrit beaucoup. Du moins l’historien Nicolas Patin a su retrouver en de multiples lieux (Berlin, Fribourg, New York, Washington, etc.) des fonds d’archives contenant des journaux personnels et des lettres permettant d’établir l’état d’esprit du soldat – « le cochon des tranchées », expression analogue à celle française de « poilu » – (en 1914-1915, 1918), du jeune homme pris dans les tourments de la République de Weimar et de son engagement dans les corps francs (son unité a participé au putsch de Kapp en 1920), de son adhésion au nazisme (1929), à la SS (1931) et de ses temps de prise de responsabilités au parti notamment en 1932 dans la proximité d’Ernst Röhm et comme député au Reichstag. En 1934, il réintègre la SS, tandis que son rôle dans « la nuit des longs couteaux » n’a jamais été éclairci. Patin dispose aussi du journal de Krüger pour l’année 1938, celui-ci renouant avec son habitude de diariste en 1944 à la suite d’un retour à la carrière militaire, lors des combats sur le front de l’est. Krüger se serait suicidé le 10 mai 1945 dans un camp de prisonniers américain. Nicolas Patin fait part « d’une source de frustration » s’agissant des journaux manquants dans la collection dont il dispose et qui ont dû, selon des indices probants, exister. Mais il faut lui reconnaître la bonne fortune d’avoir mis la main sur autant de sources directes, complétées par la variété des sources administratives et autres qui offrent toute la richesse et la densité à cet ouvrage. Dans L’enfant juif de Varsovie : histoire d’une photographie (Seuil, 2009), Frédéric Rousseau avait déjà eu l’occasion d’utiliser avec talent un dossier de 75 pages et de 50 photographies commandées par Krüger au général Jurgen Stroop lors de la liquidation du ghetto de Varsovie en mai 1943. Patin a aussi eu accès au témoignage du fils de Krüger qui avait dix ans en 1939. Là encore, une source précieuse.

Un effet de génération ?
Cette riche documentation permet notamment à l’historien de s’inscrire dans la problématique des générations. Christian Ingrao dans Croire et détruire ? Les intellectuels dans la machine de guerre SS (Fayard, 2010) montrait une cohorte de jeunes de la Grande Guerre, n’ayant pas pu être « des cochons de tranchée » du fait de leur âge, devenus SS et désireux de venger l’Allemagne blessée (« le coup de poignard dans le dos »), ainsi que l’honneur bafoué de leur père, tandis qu’ils atteignaient une trentaine d’années. Nicolas Patin, sans nier la portée de cette analyse, met en avant une certaine solidarité des tranchées construites par les dirigeants nazis plus anciens : Adolf Hitler né en 1889, Herman Goering en 1893, Friedrich-Wilhelm Krüger lui-même né en 1894 (il a donc 45 ans en 1939), etc. La question des solidarités de génération face aux conflits militaires s’avère donc complexe à démêler. D’autant que Patin note lui-même qu’il y eut en Allemagne d’importantes associations d’anciens combattants qui furent quant à elles pacifistes. L’effet de génération n’explique pas tout non plus et sans doute ne faudrait-il s’en tenir qu’à des explications plurielles.

Un bourreau ordinaire ?

Friedrich-Wilhelm Krüger était-il un bourreau ordinaire ? C’est du moins la thèse de Nicolas Patin. Krüger ne serait pas un de ces « hommes ordinaires » transformés en parfaites machines à tuer par l’effet de la guerre, de la hiérarchie militaire, de la solidarité des soldats, de la peur, etc. ; un de ces hommes décrit par l’historien Christopher Browning dans Des hommes ordinaires en 1992. Daniel Goldhagen (1996), dans un débat mémorable, répondit à Browning qu’il ne s’agissait pas selon lui d’hommes ordinaires, mais d’Allemands ordinaires insistant sur une culture germanique qui aurait été fondamentalement antisémite. Patin s’inscrit quant à lui dans la lignée d’Hannah Arendt à propos d’Eichmann. « Non pas que le mal serait banal, comme on l’écrit parfois. Mais qu’Eichmann était d’une bêtise qui le conduisait dans son for intérieur à ne jamais se poser de questions d’ordre moral, à ne jamais douter. Un ordre était un ordre et ne demandait pas de ré-interrogation éthique. » Sur ce point, on ne sort pas complètement convaincu par la lecture du livre. Pour caricaturer, Krüger était-il un crétin ? Le point reste à établir. Par ailleurs, Nicolas Patin montre lui-même combien La promesse de l’Est, pour reprendre un autre titre de Christian Ingrao (Seuil, 2016), celle d’un territoire germanisé, libre de slaves et de juifs, participait d’une représentation commune aux nazis. Les représentations communes ne nécessitent pas d’être imposées de manière contrainte, forcée, structurelle. Elles croissent, s’épanouissent, se diffusent, se partagent, se transforment en actes de foi et font de leurs porteurs littéralement des fanatiques. Le débat en tous cas reste ouvert et ce livre y contribue avec beaucoup de talent.
Florent Le Bot