Acteur sur la scène mondiale pendant cinq années, François Hollande est bien placé pour analyser les bouleversements actuels dans les relations internationales.
Comment caractériser la situation internationale aujourd’hui avec la guerre en Ukraine qui dure dramatiquement et celle au Moyen-Orient qui touche toute la région ?
La force semble l’avoir emporté définitivement sur le droit. L’invasion de l’Ukraine par la Russie a constitué le premier acte de cette inversion des valeurs. La guerre est installée depuis quatre ans sans qu’une perspective de cessez-le-feu ne soit envisagée, au regard de l’agressivité russe, de la résistance ukrainienne et de l’inaction américaine.
Au Proche-Orient, après les attentats terroristes du 7 octobre, la réponse israélienne s’est traduite par des dommages humains considérables à Gaza. Et, là encore, sans qu’un plan de paix ne soit mis en œuvre.
C’est désormais tout le Liban qui fait les frais de la confrontation entre Israël et le Hezbollah, alors que les autorités de ce pays sont disposées à régler, par le dialogue, la question de la sécurité d’Israël.
Enfin, la crise provoquée par l’intervention conjointe d’Israël et des États-Unis en Iran, sans mandat international ni négociation sérieuse préalable, plonge la région tout entière dans l’instabilité et le monde dans les affres d’un choc énergétique.
Si j’ajoute qu’au Soudan comme en RDC, les ingérences étrangères provoquent une succession de drames humanitaires, sans qu’aucune médiation internationale, notamment celle de l’ONU, ne puisse être engagée, c’est bien un dérèglement du monde auquel nous assistons aujourd’hui, et une acceptation croissante de la guerre comme mode de règlement des conflits.
Que doivent être, désormais, nos relations avec les Etats-Unis, et les possibilités de positions et de démarches communes en Europe existent-elles ?
Nous devons prendre acte que l’Amérique, sous l’administration Trump, n’est plus notre alliée : elle porte des coups à nos économies en frappant nos produits de droits de douane. Elle affiche des ambitions territoriales à l’égard du Danemark en revendiquant le Groenland, même si Trump a battu en retraite, pour un temps.
Elle tarde à soutenir l’Ukraine et à confirmer ses engagements pour assurer la protection du continent européen. Elle évoque régulièrement la remise en cause du lien transatlantique.
Trump a d’ailleurs superbement ignoré ses alliés au moment de son intervention en Iran, tout en leur reprochant de ne pas l’avoir soutenu suffisamment dès la première difficulté rencontrée. Enfin, nous ne partageons pas la même conception de la démocratie.
L’Europe doit en tirer une double conclusion : la prise de distance des États-Unis est durable et inexorable, et notre continent doit assurer par lui-même sa défense sans rompre avec sa solidarité atlantique.
L’Union à 27 ne constitue pas nécessairement le cadre le plus approprié pour mettre en œuvre cette politique de sécurité commune. Une coalition d’États, dont la France, l’Allemagne, la Pologne et le Royaume-Uni, avec les pays qui voudraient s’y associer, serait la meilleure voie.
Quelles conséquences tirer pour la France ? Et comment bâtir une « unité nationale » pour faire face aux menaces et aux défis extérieurs ?
L’enjeu de la prochaine élection présidentielle est de savoir quelle place la France prendra dans ce nouveau contexte international, et quel rôle le prochain chef de l’État entend jouer au cœur de notre continent pour bâtir cette coalition et porter une politique susceptible de mettre l’Europe à un niveau conforme à sa puissance économique et à ses valeurs fondamentales.
Soit la France choisit le repli, au nom d’une souveraineté réduite à peau de chagrin, avec le risque d’un déclassement et d’un alignement ; soit elle retrouve, par la conscience de sa mission, la confiance et l’unité qui lui donnent fierté d’elle-même, et la rendent capable d’influencer le monde.
Propos recueillis par Denis Lefebvre, le 16 avril 2026
Entretien paru dans L’ours 547, mai-juin 2026
