Adel Ziane, sénateur de Seine-Saint-Denis, vice-président de la commission d’enquête sénatoriale sur les universités, demandée par LR, qui vient de rendre son rapport « Université : assumer l’excellence » (rapport de la commission d’enquête n°943, 2025-2026) répond à nos questions.
Alors que la jeunesse lycéenne et étudiante revendique depuis plusieurs semaines de meilleures conditions d’études, ce rapport répond-il réellement aux difficultés que rencontre l’Université française ?
Absolument pas, tant ses objectifs principaux étaient affichés dès le début de nos travaux : renforcer la sélection à l’université et augmenter les frais d’inscription des étudiant·es. Des propositions qui ne viendront pas répondre aux défis du monde universitaire.
Avec mes collègues du groupe socialiste, David Ros et Yan Chantrel, nous avons donc voté contre ce rapport dans la mesure où de nombreuses recommandations nous apparaissaient aller à l’encontre des intérêts de l’Université. La commission d’enquête a bien permis de mettre en lumière les difficultés multiples de notre système universitaire, et nous en convenons parfaitement. Mais dresser un constat ne suffit pas : encore faut-il en tirer les bonnes conclusions politiques et nous refusons d’opposer l’excellence académique à la démocratisation de l’enseignement supérieur.
Tout au long des auditions, les présidents d’université ont alerté sur l’écart qui se creuse entre les missions confiées à leurs établissements et les moyens dont ils disposent ; cela aboutit à des injonctions contradictoires. Or, la question budgétaire qui est pour nous centrale n’apparaît qu’à la page 166 du rapport. Ce décalage en dit long !
Quelques chiffres mettent en évidence cette situation : en 2014, la subvention pour charges de service public représentait 80 % des ressources des universités. Elle n’en représente plus que 73 % aujourd’hui. Or, sur la même période, les établissements accueillent davantage d’étudiant·es (leur nombre est passé de 2,58 millions en 2015 à 2,97 millions en 2024, soit 390 000 supplémentaires), tout en devant entretenir un patrimoine immobilier vieillissant et assumer de nouvelles charges. Certains sont contraints de puiser dans leur trésorerie et leurs fonds de réserve, au risque de compromettre leurs investissements futurs.
Les mobilisations actuelles de la jeunesse nous rappellent aussi que cette crise est sociale. Difficultés à se loger, précarité alimentaire, bourses insuffisantes, manque d’accompagnement pédagogique : pour beaucoup d’étudiants, les conditions matérielles deviennent un obstacle à la réussite. Le nombre de boursiers est d’ailleurs passé d’environ 700 000 à 600 000, alors qu’une réforme du système d’aides est attendue depuis des années.
Pour répondre à ces défis, le rapport met en avant la sélection à l’entrée en licence et l’augmentation des droits d’inscription. Je ne crois pas que l’on puisse améliorer notre université en en restreignant l’accès ou en demandant aux familles de compenser les insuffisances de l’État. L’exemple de l’université Paris 8 est éclairant. Comme je l’ai rappelé lors de l’examen du rapport, la hausse des frais envisagée ne ferait passer la part des recettes propres de l’établissement que de 2,3 % à 4 %. Ce serait une réponse marginale à un problème structurel.
Au fond, la question est celle du projet de société que nous voulons porter. Voulons-nous permettre au plus grand nombre de poursuivre des études supérieures, ou faire de la sélection le principal moyen de réguler notre système universitaire ?
Le rapport présente dix « recommandations ». Pouvez-vous expliciter les points d’accord et de désaccords des sénateurs socialistes pour chacune d’elles ?
Sur les dix recommandations du rapport, seule la première nous donne satisfaction, même si nous la jugeons insuffisante. Elle vise à renforcer l’articulation entre le lycée et l’enseignement supérieur, notamment par une meilleure information sur l’orientation dès la seconde. Nous proposons d’aller plus loin avec des « tests indicatifs » de la première à la L1, qui permettraient aux élèves et étudiants d’identifier leurs lacunes pour y remédier et favoriser leur réussite pour intégrer la formation de leur choix ou pour se réorienter.
Toutefois, les 2e, 5e et 7e recommandations visant à « lever le tabou de la sélection à l’entrée en licence », en master et à augmenter les droits d’inscription, constituent le cœur de notre désaccord avec la droite sénatoriale. Elle propose conjointement de retirer au baccalauréat son statut de premier grade universitaire et le droit d’accès à l’enseignement supérieur qu’il confère, ainsi qu’à porter les droits d’inscription à 900 € en licence et 1300 € en master, soit une augmentation par cinq par rapport à leur montant actuel !
Nous nous opposons fermement à la remise en cause de ces droits qui participent à la démocratisation de l’enseignement, d’autant plus que cette hausse ne répondrait que très partiellement aux besoins de financement, comme je l’évoquais pour Paris 8. Autrement dit, cette augmentation aurait un effet plus que limité sur les finances des universités, mais des conséquences considérables pour les étudiants et leur accès à l’enseignement supérieur. L’excellence universitaire ne se construira ni par l’exclusion des étudiants ni en leur faisant payer le désengagement de l’État.
Les 3e et 4e recommandations comportent des avancées souhaitables, notamment pour créer des places en filières professionnelles courtes et renforcer l’accompagnement individualisé. Mais ces formations, dont la valeur doit être pleinement reconnue, ne doivent pas relever d’un choix d’orientation subie pour les lycéens écartés de l’université par la sélection voulue par la rapporteure.
Nous rejetons également la logique portée par la 6e recommandation, qui entend restreindre l’accueil des étudiants extracommunautaires, en ciblant implicitement ceux originaires d’Afrique. Elle pénaliserait d’abord les plus modestes et affaiblirait notre rayonnement et notre diplomatie d’influence, notamment dans l’espace francophone.
Enfin, les 8e, 9e et 10e recommandations soulèvent des enjeux essentiels d’autonomie, de gouvernance et de liberté académique. Cette dernière doit être protégée, comme nous l’avons défendu avec ma proposition de loi adoptée au Sénat en février dernier. À l’heure où elle est attaquée partout dans le monde, nous devons garantir l’indépendance des universités et de leurs enseignants-chercheurs, notamment en préservant la place de la communauté universitaire dans les décisions qui la concerne, plutôt qu’en renforçant le contrôle de l’État.
Pour développer l’enseignement et la recherche à haut niveau en France et pour être en mesure de disposer d’un tissu universitaire français attractif et figurant dans les classements des meilleures universités dans le monde, quelles vous semblent être les pistes qu’un exécutif socialiste ou de gauche devrait privilégier ?
Au rebours de la politique menée par le Gouvernement depuis près de dix ans, qui voit l’enseignement supérieur et la recherche uniquement à travers les lignes de dépenses des tableaux budgétaires, un exécutif de gauche devrait les considérer comme un investissement pour notre prospérité, notre souveraineté, notre capacité d’innovation, mais aussi, et surtout, un moyen d’émancipation pour notre société tout entière.
Pour ce faire, il nous faudra d’abord rompre avec le sous-financement chronique des universités en leur redonnant des moyens durables pour anticiper les recrutements et les investissements. L’augmentation des dotations aux établissements et la compensation intégrale des dépenses supplémentaires qui leur sont imposées par l’État constituent un impératif.
Le financement de cette politique doit reposer sur une fiscalité plus progressive et plus juste, faisant davantage contribuer les plus hauts revenus et patrimoines, plutôt que les étudiants et leurs familles par une augmentation des droits d’inscription.
Une fois dotées de moyens répondant à l’accomplissement de leurs missions, les universités pourront recruter de nouveaux personnels, améliorer les conditions de travail des enseignants-chercheurs et mieux accompagner les étudiants, notamment en licence. Tout cela participera à renforcer l’attractivité de nos universités publiques auprès des étudiants français comme étrangers, mais également des enseignants-chercheurs du monde entier.
Nous devons aussi nous interroger sur ce que nous appelons « excellence ». Les classements internationaux, plus que de mesurer le rayonnement scientifique des universités, contribuent à le construire. Le plus connu d’entre eux, celui de Shanghai, présente d’importantes limites, notamment parce qu’il favorise les établissements de grande taille qui concentrent davantage de moyens de recherche. Et c’est précisément sur ce qu’ils ne mesurent pas qu’une politique de gauche doit faire ses preuves : en améliorant la qualité de l’enseignement, en permettant la réussite des étudiants, peu importe leur origine sociale, et en garantissant la liberté académique. À ce titre, les universités chinoises trustent le haut des classements, sans que soient évaluées les conditions dans lesquelles leurs chercheurs exercent leur liberté d’expression, d’enseignement ou de recherche.
L’attractivité de notre tissu universitaire dépendra enfin de la capacité de notre pays à redevenir une destination de choix pour les étudiants étrangers, en levant les obstacles posés par le gouvernement ces dernières années : droits d’inscription différenciés et restrictions d’accès aux aides au logement, contre lesquels nous nous sommes battus au Parlement. Ces étudiants contribuent à la recherche française et à créer des passerelles entre leur pays d’origine et la France.
Voilà le projet que devra porter la gauche : une université financée à la hauteur de ses missions, ouverte sur le monde et qui ne réserve pas l’excellence à quelques-uns.
Propos recueillis par Maurice Braud (L’ours 550, nov-dec 2026)



