Dans son dernier essai, l’historien des relations internationales Thomas Gomart propose une nouvelle lecture des rapports de force contemporains. (a/s de Thomas Gomart, Qui contrôle qui ? Les nouveaux rapports de force mondiaux, Tallandier, 2026, 250 p., 20,90 €)
Pour ancrer son analyse, l’auteur dresse le constat suivant : le système international actuel se situerait dans une zone grise source de tensions : ni véritable guerre ouverte, ni paix durable. Cette situation latente imposerait aux États de sécuriser leurs arrières, tant sur le plan commercial que militaire, deux sphères aujourd’hui totalement imbriquées. À rebours de l’optimisme libéral des décennies passées, l’auteur décrit un retour de la méfiance et des logiques de puissance.
Le cadre théorique de l’ouvrage pourrait être résumé par l’identification de trois paradigmes du conflit qui structureraient désormais les rapports de force : la guerre commerciale, la guerre militaire et la guerre culturelle. Le commerce devient un champ de confrontation stratégique, notamment dans la préparation de l’avenir, à travers les enjeux technologiques et environnementaux. Le spectre militaire demeure et progresse, porté par les réflexes étatiques sécuritaires que le climat de méfiance généralisé entretient perpétuellement. Les discours médiatiques jouent quant à eux un rôle stratégique dans l’orientation des opinions publiques.
Un équilibre mondial recomposé et personnifié
L’équilibre mondial contemporain s’articule autour de trois grandes puissances aux ambitions divergentes. Les États-Unis tentent de préserver leur domination au prix d’un illibéralisme croissant ; la Russie est engagée dans une remise en cause profonde de l’Occident ; la Chine cherche à prendre le contrôle du capitalisme global. Autour de ce triptyque gravitent des acteurs secondaires comme l’Iran, Israël ou l’Inde de Narendra Modi, œuvrant à bâtir une autonomie stratégique reposant sur une large diversifications des partenariats. Cette hiérarchisation du système des relations internationales souligne une recomposition des équilibres. L’auteur accorde une place centrale à la transformation des pratiques diplomatiques, notamment sous l’effet de la médiatisation. Les vecteurs médiatiques de l’idéologie des dirigeants participent pleinement à la production de rapports de force. La tension entre discours scientifique et discours politique, illustrée par la pensée climatosceptique dont Fox News se fait le relais aux États-Unis malgré les rapports du GIEC, témoigne de cette « guerre culturelle » dont sont empreintes les sociétés contemporaines. La figure de Donald Trump incarne dès lors ces mutations diplomatiques, entre performances médiatiques exubérantes, communication agressive incessante et logique de rapport de force assumée.
Pour mener son étude, Thomas Gomart fait le choix particulier de l’analyse psychologique des dirigeants mondiaux, considérant ainsi que les trajectoires personnelles éclairent les choix stratégiques. Les chefs d’État des puissances protagonistes de l’équilibre mondial font ainsi l’objet d’un double examen portant à la fois sur leurs ambitions affichées – leur « dialectique » – et sur les moyens mobilisés pour les atteindre. Chaque chapitre est consacré à un duel (Zelensky contre Poutine, Trump contre von der Leyen…), rythmé par des portraits croisés dont les références biographiques remontent parfois jusqu’à l’enfance. Ce procédé, certes original, constitue un point discutable de l’ouvrage. À force de personnaliser les rapports de force, l’analyse tend à se fragmenter en une succession de récits dont la portée explicative reste limitée. Certains développements donnent le sentiment d’une lecture romancée, plus suggestive qu’analytique. C’est le cas par exemple de l’interprétation du « Sofagate » de 2021 comme moment décisif dans l’évolution des orientations stratégiques d’Ursula von der Leyen.
L’Europe : entre impuissance et dilemme moral
Dans le diagnostic de Thomas Gomart, l’Union européenne apparaît une nouvelle fois comme une puissance dépassée et menacée de marginalisation. Paradoxalement victime de la mondialisation qu’elle n’a de cesse d’encourager, l’Europe se trouve prise au piège d’une approche morale et juridique des relations internationales la rendant vulnérable face à des logiques prédatrices bien moins scrupuleuses. L’auteur anticipe un échec européen total, tant sur le plan économique que militaire. Celui-ci multiplie ainsi les piques – de manière parfois grossière – à l’égard de démocraties européennes « minées par l’immigration ». Plutôt que de se résigner, il appelle pourtant le vieux continent à de « profondes remises en cause » de son modèle économique et social fondées sur « de la lucidité intellectuelle et du courage politique ». Il faut reconnaître que cette injonction, aussi vague qu’inadaptée à la hauteur des défis décrits, laisse pour le moins perplexe.
Finalement, Qui contrôle qui ? se distingue par une tentative originale d’appréhension des rapports de force contemporains à travers une grille de lecture multidimensionnelle mêlant économie, stratégie et psychologie. Néanmoins, l’ouvrage peine à convaincre pleinement. L’approche très personnalisée des composantes de l’échiquier politique mondial dilue parfois la portée analytique du propos. Plus illustratifs qu’explicatifs, les portraits qui la guident ne débouchent pas toujours sur de véritables démonstrations.
Gabriel Rousset
Article paru dans L’ours 547, mai-juin 2026, page 2.
