L’Amérique de Donald Trump amène à s’interroger sur ce qu’aujourd’hui on appelle un peu paresseusement l’Occident. N’est-il plus qu’une « expression géographique », comme l’a dit, récemment, un commissaire européen ? C’est la question que pose ce livre. Celui-ci se présente comme un dialogue entre Hubert Védrine, ancien conseiller de François Mitterrand et ancien ministre des Affaires étrangères de Lionel Jospin, et Maurice Godelier, anthropologue de renom, qui a consacré nombre de travaux aux notions de civilisation et de culture. (a/s de Hubert Védrine et Maurice Godelier, Après l’Occident ?, coll. Bascules, Perrin et Robert Laffont, 2026, 170 p., 17€)
Les deux auteurs distinguent deux définitions de l’Occident. La première comme une civilisation, depuis ses origines gréco-romaines, façonnée par des siècles de christianisme, de plus en plus consciente d’elle-même, notamment par son long combat contre le monde islamique. Sa vocation prosélyte a été, initialement, portée par la religion et, à partir du XVIe siècle, s’est étendue au monde entier, par l’influence de ses armes et de ses techniques ; elle s’est trouvée confortée, dans une dimension laïque, par la « révolution des Droits de l’Homme au XVIIIe siècle – non sans entrer en contradiction avec sa volonté colonisatrice et les politiques discriminatoires qui l’ont accompagnée. La deuxième définition tient à une dimension géopolitique, caractérisée par la notion d’« atlantisme » depuis 1946-1947, avec l’ensemble des États regroupés dans la « guerre froide » derrière les États-Unis, au-delà du foyer européen, avec des institutions internationales, militaires et économiques. Mais, dans ces deux dimensions, l’Occident est aujourd’hui contesté. Il s’était voulu un « modèle », il fait, maintenant, figure de « contre-modèle » pour d’anciennes civilisations et nombre de pays anciennement colonisés. L’islamisme politique s’est principalement créé et développé, au XXe siècle, contre les influences occidentales.
L’affaiblissement des sociétés occidentales
De toute manière, l’Occident n’a plus le monopole de la puissance. De grands pays s’imposent, désormais, économiquement, politiquement, militairement. Qui plus est, l’atlantisme n’est plus une évidence. L’évolution des États-Unis, depuis la fin de la guerre froide et, surtout le cours qu’imposent Donald Trump et son administration avec la priorité donnée aux seuls intérêts de la puissance américaine – une vision du monde dominée par les rapports de force, une critique même des principes de la démocratie libérale – amènent à faire de l’Europe un continent « vassalisé ». Ce qui fait dire à Hubert Védrine qu’il ne vaut mieux ne plus utiliser le terme d’Occident, même si des héritages historiques et des réalités économiques communes demeurent.
Les lecteurs trouveront, également, plusieurs développements sur les « menaces internes » qui concourent à affaiblir la « vitalité » des société occidentales. De ce point de vue, on peut noter une affinité avec les thèmes que défend Marcel Gauchet dans sa critique de « l’individualisme dominant », qui amène à l’extension continue des droits, et à la négligence des devoirs affaiblissant la société commune. Hubert Védrine s’alarme, en particulier, des effets négatifs de la « cancel culture » (culture de l’annulation), avec la mise en cause qu’elle entraîne de la notion même de vérité pour favoriser des replis identitaires où chacun est convaincu par sa seule vérité. Mais si cela touche une part de l’opinion de gauche, encore faut-il faire remarquer qu’il en va tout autant dans une part de l’opinion de droite qui tend à « effacer » tout une part des libertés acquises… La situation actuelle de la société et de la politique américaines est illustrative de ce point de vue.
Dialogue inquiet
Deux grandes conclusions ressortent de ce dialogue inquiet. La première tend à la nécessité d’assurer, et d’assumer, un « réarmement » de l’Europe en tant que telle, qu’il faut entendre militairement, bien sûr, mais également économique, pour rattraper ses retards technologiques, politiquement, pour redonner de la force à des démocraties fragilisées, et menacées par l’extension de la vague « illibérale ». La seconde conclusion marque une conviction – particulièrement portée par Hubert Védrine – qu’il ne peut plus y avoir un universalisme occidental prosélyte et qu’il faut accepter que « les autres ne pensent pas comme nous » et, donc, un certain relativisme des valeurs dans le monde d’aujourd’hui.
Ce point fait, et fera, débat. Faut-il renoncer au souhait, et à l’idéal, de règles normatives globales, quand on parle de liberté de conscience, des libertés essentielles, du droit des femmes, du refus de la violence comme principe de gouvernement… ? Les revendications d’une majorité de la population iranienne, ces dernières années, et bien d’autres exemples dans le monde, montrent que ces valeurs ont du sens pour beaucoup d’hommes et de femmes par-delà la pluralité des civilisations et des cultures. Il faut s’entendre, aujourd’hui, sur les moyens de les faire vivre. Hubert Védrine parle, pour les Européens d’un « rayonnement par l’exemple ». C’est un pas, mais est-ce suffisant ?
Alain Bergounioux
Article paru dans L’ours 547, mai-juin 2026, page 2.
