La somme de Jens Späth, professeur à l’université de Passau en Bavière, tirée de son mémoire d’habilitation, conduit un parcours d’histoire comparative, sur quatre décennies, des socialistes de trois pays (Italie, Allemagne et France) face au fascisme, au nazisme et au régime de Vichy. (a/s de Jens Späth, Wie umgehen mit Faschismus und Nationalsozialismus ? Erfahrungen, Erwartungen und Erinnerungen italienischer, deutscher und fränzosischer Sozialisten 1919 um 1960, Berlin/Boston, De Gruyter, 2024, 602 p.)
Il ne s’agit pas, comme on pourrait le croire, d’une histoire comparative des trois partis concernés (PSI, SPD et SFIO) mais d’une « histoire individualisante » à partir d’un corpus de 83 personnalités, célèbres (Léon Blum, Willy Brandt, Pietro Nenni…) ou moins connues, du moins à l’échelle transnationale. Bien sûr, la presse, les écrits et la « littérature grise », sont pris en compte mais l’auteur s’attache à partir d’un nombre considérable d’archives (où les fonds de l’OURS tiennent une bonne place…), dans la lignée des travaux de Talbot C. Imlay, à mettre en valeur les réseaux d’interconnaissance, les contacts interpersonnels et les lieux où ils se produisent et fabriquent un internationalisme en pratique. Les différences d’expérience, les décalages temporels et les idiosyncrasies nationales ne sont pas pour autant sous-estimées, et font tout l’intérêt du livre.
Ainsi, l’antifascisme tient une place majeure chez les exilés socialistes italiens des années 1920, qui entendent faire partager leur expérience dans les pays d’accueil, mais, longtemps, ils ne sont pas pris au sérieux, le fascisme étant, comme le pensent des personnalités aussi éminentes que Karl Kautsky et Emile Vandervelde, un phénomène restreint à l’Italie ou aux pays « agraires ». L’empathie à l’égard des exilés italiens, l’érection de Matteotti en « lieu de mémoire européen », ne permettent pas jusqu’en 1933 de dépasser une « réponse morale » au fascisme, sans pouvoir influencer les politiques gouvernementales.
Un trait d’union entre les gauches
Tout change après 1933 et l’accession de Hitler à la chancellerie, quand le fascisme devient un « article d’exportation » et l’antifascisme un trait d’union entre les gauches qui modifient leurs registres de discours, en y intégrant des valeurs démocratiques et humanistes dans la continuité de leurs histoires nationales. Le gouvernement du Front populaire en France incarne cet « antifascisme gouvernemental », et le « moment espagnol » permet de rapprocher les socialistes des trois pays, en particulier italiens et allemands (Brandt et Nenni combattent en Espagne), jusque-là en contact surtout par le truchement des Français.
Pour autant, les leçons tirées restent très différentes, spécialement dans la relation aux communistes – des partenaires indispensables pour Pietro Nenni ou Jean Zyromski, alors que Willy Brandt, écœuré par les pratiques et les manœuvres staliniennes, sort de la guerre d’Espagne comme un « anticommuniste résolu ». C’est paradoxalement la Seconde Guerre mondiale et le basculement des socialistes français dans l’exil ou la clandestinité qui permettent de dégager un horizon commun d’attente autour du rétablissement de la démocratie, devenue un principe cardinal, de la construction d’États sociaux et des premières réflexions sur la construction européenne. Les différences ne disparaissent pas pour autant : les sociaux-démocrates allemands pratiquent après 1945 un « antifascisme tranquille » autour de la mise en œuvre de politiques de réparation et de réconciliation ; les Italiens un « antifascisme bruyant », mythe fondateur de la République italienne, tandis que les Français se coulent dans le narratif de la Résistance.
Ce bref résumé ne rend pas compte de la richesse de l’ouvrage, que tout historien germanophone devrait absolument connaître. C’est l’occasion de regretter que la chute de l’apprentissage de l’allemand en France écarte trop de chercheurs et d’amateurs cultivés d’une production historiographique abondante et d’un intérêt majeur.
Gilles Vergnon
Article paru dans L’ours 546, mars-avril 2026
