La parution de ce livre de Nicolas Dufourcq a retenu l’attention, car il s’inscrit dans un débat, désormais prégnant, sur la réalité de la dette et les problèmes qu’elle pose pour l’avenir de nos politiques. Même si la question est ancienne – le livre commence en 1974 –, elle ne s’est imposée que récemment. (a/s de Nicolas Dufourcq, La dette sociale de la France. 1974-2024, Odile Jacob, 2025, 542 p., 28,90 €)
Nicolas Dufourcq, actuel directeur général de Bpifrance, la banque publique d’investissement, défend une thèse claire: la dette sociale représente, environ, 2000 milliards d’euros sur les 3500 milliards de la dette globale. Elle est, de plus, financée à crédit depuis une quarantaine d’années. Les politiques mises en œuvre pour la contrôler ont été trop tardives, vites dépassées et, donc, peu efficaces, remises en cause qu’elles ont été par les alternances politiques et les crises sociales. Une telle situation obère les possibilités de la France de faire face à la nécessité (et à l’urgence) de dégager les montants d’investissements nécessaires pour le développement des technologies nouvelles, pour la décarbonation de l’économie, pour le réarmement. L’écart croissant avec les pays européens comparables amène un déclassement préoccupant du pays.
Pour comprendre cette situation, l’auteur donne, d’abord, un récit historique détaillé, de 1974 à 2024, des processus qui ont été à l’œuvre, période par période, alternance politique par alternance. Il présente ensuite cinquante contributions de décideurs politiques, de dirigeants syndicaux, de personnalités intellectuelles, économistes, philosophes, essayistes ou hauts fonctionnaires qui ont, le plus souvent, exercé des responsabilités éminentes au fil des décennies. Il dresse, enfin, un tableau statistique complet, poste par poste, du coût de la protection sociale pour l’année 2023, afin de savoir de quoi l’on parle.
Une extension irresponsable de l’État providence ?
Nicolas Dufourcq ne prétend pas à la neutralité. Ses points de vue sont tranchés, et se prêtent à la discussion et aux critiques. Mais les faits et les problèmes qu’il présente demandent d’être pris en considération. Il met en évidence une tendance de fond, l’extension d’un « État providence », qui ne correspond plus aux principes de 1945, d’une protection sociale fondée – essentiellement, sur le travail – pour, désormais, reconnaître et additionner des droits aux individus définis par leur citoyenneté, sans être liés par principe, au travail. Loin d’être l’expression d’un « néolibéralisme », les politiques menées ont relevé d’un « keynésianisme » passablement irresponsable, qui n’a pas distingué entre les périodes de récession, où l’action de l’État est nécessaire, et les périodes d’expansion (ou de reprise). Ces dernières n’ont pas été mises à profit pour retrouver les équilibres nécessaires. Le prolongement du « quoiqu’il en coûte » des deux années du Covid est, pour l’auteur, tout à fait illustratif. Il faudrait, donc, en finir avec l’idée de l’argent facile. Le lecteur ne s’étonnera pas que la question des retraites occupe une place importante dans la mesure où elles sont, partiellement, financées par la dette malgré les réformes entreprises (et, récemment, démenties).
Conviction
Dégager les, maintenant, 120 milliards d’euros annuels nécessaires pour réduire, réellement, la dette paraît impossible sans entraîner la conviction d’une majorité de Français. Ce qui suppose un partage juste – l’auteur le souligne – entre les salariés, les retraités, les détenteurs du capital. Mais, dans ses préconisations, Nicolas Dufourcq met, aussi, en exergue l’acceptation d’être moins protégés pour préserver l’essentiel de notre modèle social. Ce qui l’amène à égrener des mesures rudes – dont la mise en œuvre serait difficile : la fixation de l’âge de la retraite à 65 ans, avec 45 annuités de cotisation pour une retraite à taux plein, l’indexation du montants des pensions sur la croissance, avec une part de capitalisation ; pour l’assurance maladie, l’augmentation du reste à charge pour les assurés, la limitation des affections de longue durée ; pour l’emploi, un allégement adapté des charges des entreprises, une simplification du Code du travail, le développement de l’apprentissage, et, surtout, l’accroissement de la durée du travail, et du taux d’emploi pour les jeunes et les séniors ; enfin, la constitution d’un budget consolidé du social pour mettre en évidence les responsabilités de chacun. Sans cela, l’auteur est convaincu que les Français se verront imposer une « véritable austérité », comme l’ont connue les Grecs ou les Portugais.
Contestations
On voit qu’il y a là matière à débat et à contestations ! Des critiques ont, déjà, été formulées. Dans ses calculs, l’auteur n’aurait pas tenu compte de l’inflation, ce qui joue sur les montants des dépenses sociales. Il négligerait, qui plus est, la porosité existante entre les comptes de l’État et la protection sociale. Ainsi, c’est l’État qui a imposé à l’Unedic des charges qui ont déséquilibré ses comptes. L’auteur ne considèrerait pas, non plus, l’importance de l’épargne privée comme celle des entreprises qui est, actuellement, mal mobilisée. Enfin, et surtout, il ne prend pas du tout en compte le rôle de la protection sociale pour l’économie : elle est, aussi, un facteur de croissance, et la « cohésion sociale » a un prix…
Bref, il y a matière à discussion. Mais la gauche (du moins celle qui veut gouverner) aurait intérêt à prendre à bras le corps ces données et ces problèmes, car ses politiques ne peuvent pas reposer que sur la fiscalité. Il ne faut pas séparer la protection sociale du travail et de la croissance.
Alain Bergounioux
Article paru dans L’ours 546, mars-avril 2026
