AccueilActualitéLa classe et la place dans notre société, par CHRISTIAN CHEVANDIER

La classe et la place dans notre société, par CHRISTIAN CHEVANDIER

C’est un petit garçon que l’on suit dans la cour de l’école maternelle, souriant sur la photo de couverture de l’ouvrage, dans celle du collège, où tout n’a pas été toujours très drôle (quoique…), pour finir dans celle de la Sorbonne où il nous explique que c’est comme cela qu’il est devenu ce qu’il est et que, somme toute, ce n’était pas si mal. (a/s de Gérald Bronner, Les origines. Pourquoi devient-on qui l’on est ?, Autrement, Les grands mots, 2023, 186p, 19€)

Ce livre revient sur une question essentielle, celle des origines de chaque individu, et observe la façon qu’a notre société de l’aborder. Fils d’une femme de ménage (et l’on pense là à Camus et aux belles pages qu’il a écrit sur sa mère dans Le Premier Homme), Gérald Bronner a l’expérience d’une éducation en milieu populaire. Les souvenirs qu’il évoque sont tous significatifs, comme lorsque la patronne de sa mère ne parvient pas à cacher sa déconvenue en apprenant que Gérald a décroché le bac ; je laisserai au lecteur le plaisir de découvrir le nom du gâteau que dégustent alors la mère et le fils car « un fils de médecin qui réussit le baccalauréat n’a parcouru que le début d’un long chemin » mais « un fils d’ouvrier, lorsqu’il le fait, franchit le Rubicon ». Autre élément qu’igno­rent ceux qui n’ont pas vécu une enfance en ce milieu, la « triste expérience de l’affrontement physique », ces bagarres que l’on ne désire pas et auxquelles l’on doit se livrer.

Récits mythologiques ?
L’auteur ne reprend pas le récit prototype doloriste, si apprécié par les commentateurs. Il interroge la volonté de certains auteurs d’origine populaire de donner une image déplorable de leur milieu initial, notamment de leur famille, et de minimiser l’influence des pairs qui, nous explique-t-il, est primordiale : « Je ne prétends pas que ces récits sont faux, j’explore seulement l’idée qu’ils puissent être partiellement mythologique et nous fasse rater une partie de la complexité de la situation des origines. » L’entourage bienveillant, bien que pauvre serait-on tenté d’écrire pour réagir aux discours complaisamment misérabilistes, est essentiel mais en rien exceptionnel. L’utilisation du terme « transfuge de classe » lui semble à la fois injurieuse et fallacieuse : un transfuge est un déserteur qui passe à l’ennemi, et en quoi réussir à l’école puis dans une carrière constituerait-il une traitrise ? « Je me sentirais sali si je décrivais mon milieu d’origine comme ressemblant à l’univers de Zola à seule fin de faire scintiller l’excellence de mon parcours personnel. » Cette accusation de traitrise provient souvent d’enfants de bourgeois « qui cherchent à s’encanailler dans la révolte » et leur permet d’accumuler les capitaux, car outre les capitaux économiques et symboliques qui leur ont échus, « ils veulent encore ceux relatifs à la supériorité morale ».

Biais d’autocomplaisance
Le biais d’autocomplaisance incite à chercher un statut de victime et, in fine, le sentiment de honte écrase celui du mérite, celui de la rancœur efface celui de la gratitude. L’auteur se demande pourquoi démolir ce « mythe républicain » du mérite pour lui substituer « un fatalisme tout aussi fictionnel mais plus instrumentalisable politiquement » qui par ailleurs décourage toute forme d’effort, notamment scolaire. Et ne soyons pas dupes : la perception des bourgeois par les milieux populaires est communément celle d’êtres faibles, geignant pour un rien, ridicules dans des démarches de distinction qui n’ont de sens que pour eux. Dès lors, l’envie de leur ressembler n’est pas vraiment répandue.

L’historien et le démographe qui ont travaillé sur la mobilité sociale retrouvent ici les phénomènes qu’ils ont étudiés et qui ne les étonnent pas dans une société où la stratification sociale évolue considérablement, comme ce fut le cas de la France dans la deuxième moitié du XXe siècle. Injuste, la reproduction des inégalités atteste du mensonge que constituent les promesses des sociétés démocratiques et instituent un « fatalisme délétère lorsqu’elle est acceptée ». Gérald Bronner, sociologue, utilise et reconnait sans les opposer les apports de Freud, de Bourdieu, de Boudon, de Merton, de Goffman, de Durkheim mais aussi de Tocqueville, de Marx et d’Engels. Sans se cantonner à sa discipline, ni même aux seules sciences sociales puisqu’il est membre de l’Académie de médecine, il souligne dans ce domaine la richesse des neurosciences qui révèlent les traces des premières expériences.

Rare qualité d’un tel ouvrage, il s’adresse autant aux chercheurs (et celui qui travaille sur les mobilités sociales ne perd pas son temps en le lisant) qu’au grand public, que sa clarté et l’absence de jargon inutile rendent d’autant plus efficace. L’humour y est pédagogique, par exemple lorsqu’il explique le biais d’optimisme : « 94 % des professeurs d’université se pensent supérieurs à leurs collègues et, d’une façon générale, une majorité des individus se considèrent comme plus modestes que la moyenne. » Cet ouvrage est à lire et à faire lire, pas seulement parce qu’il rompt et fait rompre avec une vision désespérante de l’humanité, mais aussi parce qu’il permet de comprendre les rapports familiaux moins caricaturaux que certains se plaisent à les imaginer et, en définitive, le fonctionnement de la société. Mais n’est-ce pas ce que l’on est en droit d’attendre d’un sociologue ?

Christian Chevandier
L’Ours 530 juillet-août 2023, p. 5

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