Dans cet essai, le politiste Jérôme Sainte-Marie entend rendre compte du « moment politique» inauguré par la victoire électorale d’Emmanuel Macron en 2017, et du réalignement électoral d’ensemble qu’il a à la fois révélé et accentué. L’originalité est qu’il conduit sa réflexion à la lumière de l’un des plus célèbres textes de Karl Marx, Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, écrit en 1852 pour analyser le coup d’État de 1851 du Prince-Président Louis-Napoléon Bonaparte, et mettre en lumière les forces sociales qui le soutenaient. À propos du livre de : Jérôme Sainte-Marie, Bloc contre Bloc. La dynamique du macronisme, Cerf, 2019, 286p, 18€

Article paru dans L’OURS n°496, mars 2020, page 1.

Évidemment, comme le précise d’emblée l’auteur, Emmanuel Macron n’est pas une réincarnation du neveu de Napoléon Ier, Richard Ferrand n’est pas plus (loin s’en faut !) le duc de Morny, ni LREM la « société du 10 décembre » et ses militants les Ratapoil caricaturés par Daumier ! Ce qui intéresse Jérôme Sainte-Marie chez Marx, c’est son analyse en termes de forces sociales, qui permet de révéler la réalité sociale du « bloc élitaire » construit autour du président.

Le bloc élitaire

Ce bloc intrique selon lui trois cercles concentriques de poids et de statut différents. D’abord une « élite réelle » par son patrimoine et ses revenus, qui correspond à la mince couche (1 %) des contribuables les plus fortunés, les « très riches» évoqués par François Hollande. Puis une « élite aspirationnelle » de cadres, d’entrepreneurs, d’étudiants en écoles de commerce, qui aspirent à rejoindre les premiers. Enfin, les plus nombreux, une « élite par procuration » ou « par précaution » où dominent les retraités, qui comptent sur le pouvoir pour défendre leur situation, comme s’abritaient les petits paysans parcellaires derrière le pouvoir impérial de Napoléon III. Ces trois couches s’agrègeraient dans un « bloc historique » (ici Jérôme Sainte-Marie s’appuie sur des concepts forgés par le marxiste italien Antonio Gramsci) stable, cimenté par les « intellectuels organiques » du macronisme : les « cadres aisés » férus de « réformes-pour-faire-avancer-le-pays », qui conjuguent libéralisme économique et culturel.

Précisons tout de même que cette analyse, qui est plutôt une bonne photographie de l’électorat actuel de LREM, vaut pour la séquence révélée par l’élection européenne de juin 2019, pas pour le macronisme initial qui avait rallié une bonne part de l’électorat de François Hollande de 2012… et des cadres du PS, qui vécut alors une véritable « scission de velours » sur laquelle il faudrait d’ailleurs revenir précisément. Car, si les cadres comme catégorie professionnelle sont les « intellectuels organiques » du bloc élitaire, et les retraités ses principaux électeurs (du moins aujourd’hui…), une composante essentiel de l’appareil politique de LREM, à Paris et ailleurs, provient du Parti socialiste…

Le bloc populaire

En face du bloc élitaire, ne s’est pas encore cristallisé dans les urnes ou sur le terrain politique un « bloc populaire », même si le mouvement des Gilets jaunes, vrai « combat de classe » pour l’auteur, l’a anticipé sur les ronds-points, et dans les sondages d’opinion : Jérôme Sainte-Marie exhume une enquête conduite par l’IFOP en juillet 1968 qui révèle que les grandes grèves du printemps ne furent approuvées que par 39 % des Français (contre 49 %) soit un chiffre inférieur au soutien enregistré par les Gilets jaunes.

Ce bloc populaire avait deux débouchés politiques essentiels depuis 2017 : la France insoumise et le Rassemblement national. Pour Jérôme Sainte-Marie, la première, encadrée par des militants issus de l’extrême gauche, a perdu l’essentiel de son électorat de 2017, repoussé par ses nouvelles inflexions sur l’immigration, le multiculturalisme, la laïcité, révélées par la participation à la marche du 10 novembre contre « l’islamophobie ». Reste le second qui –  selon l’auteur qui passe en revue plusieurs hypothèses pour 2022 (Union des gauches, Union des droites prônée par Marion Maréchal, Union de la droite autour d’un candidat issu des Républicains…)  – pourrait bien l’emporter, la thèse du « plafond de verre » n’ayant aucune consistance à ses yeux. Il nuance immédiatement son pronostic, en reprenant des contre-arguments bien connus : le déficit de cadres du RN (encore constaté dans la préparation du scrutin municipal), la méfiance des retraités, l’effet repoussoir du patronyme de sa candidate (s’appellerait-elle Marine Salvini…).

Du coup, c’est une autre perspective qui s’impose, celle de l’ « alternance interdite » comme dans l’Italie des années 1960-1980, où la Démocratie chrétienne pouvait gouverner face à un PCI puissant, mais interdit de gouvernement. Deux hypothèses également déprimantes, mais qu’il faut envisager, débattre, si l’on veut en envisager d’autres. En attendant, on doit lire cet essai, brillant et discutable…

Gilles Vergnon