Une histoire… à fond les godillots, par Françoise Gour

Dans un petit ouvrage illustré qui se lit, comme on dit, «comme un roman», mais qui est aussi un véritable précis d’historiographie, Antoine de Baecque s’empare d’un mot – godillot – dont il détricote les signifiés pour en faire l’histoire.
À propos du livre d’Antoine de Baecque, Les Godillots. Manifeste pour une histoire marchée, Anamosa, 2017, 256p, 18,50€
Artice paru dans L’OURS 471 septembre-octobre 2017, p. 5.À l’instar de poubelle ou du plus confidentiel léotard, le mot godillot avant de devenir un nom d’objet livré aux aléas de la polysémie, a d’abord été le nom d’un homme. Du nom propre aux différentes acceptions du nom devenu commun, l’auteur nous embarque dans les détours de l’« histoire marchée » d’un signifiant.

De Godillot…
Aujourd’hui tombé dans l’oubli, Alexis Godillot (1816-1893), l’éponyme, un capitaliste ambitieux et inventif du Second Empire, sut transformer le bazar hérité de son père en une entreprise emblématique de l’époque. Devenu fournisseur privé aux armées, c’est à partir de 1860, quand le ministère de la Guerre lui concéda le quasi-monopole de la production des vêtements et des chaussures, qu’il a véritablement pris son essor. Dans son usine modèle de la rue Rochechouart, qui abritait les machines les plus modernes, certaines importées des États-Unis, et où il s’entourait d’ingénieurs compétents, l’innovation, la mécanisation et la spécialisation (il serait même un précurseur méconnu du travail à la chaîne) ont permis production de masse, baisse des coûts et profits formidables. Cet homme d’affaire fut aussi un patron paternaliste (on lui doit la cité ouvrière de la rue Rochechouart), un mécène dans la ville de Saint-Ouen dont il fut le maire, et à Hyères dans le Var, ville « dont il forge littéralement l’urbanisme ». Homme de l’Empire, Godillot parvint néanmoins à survivre au désastre de Sedan et rester un des principaux fournisseurs de chaussures de l’armée républicaine.
Monsieur Godillot n’aimait pas la vulgarisation de son patronyme. En 1876, le tribunal civil de la Seine lui a octroyé le droit de s’appeler Alexis Alexis-Godillot. Le godillot tout court c’est la chaussure militaire qu’il a inventée. Un brodequin en cuir, pied-droit, pied-gauche, lacé, lourd, solide, clouté, qui chausse tous les soldats de la Belle Époque, un brodequin douloureux, mal-aimé, mais qui finit par être l’emblème de l’armée française. Ironie de l’histoire, c’est avec cette chaussure conçue pour le déplacement et la rapidité que les poilus de la Grande Guerre se sont enlisés dans la boue des tranchées. Après la guerre, le godillot est resté la chaussure militaire toujours mal-aimée, toujours moquée, toujours chansonnée. Mais les mouvements de jeunesse, scouts, touristes, ajistes, de droite comme de gauche, en ont fait aussi l’instrument idéal de l’éducation par la marche et la vie en plein air. Pour Léo Lagrange, le godillot symbolise même la liberté et l’égalité.

… aux godillots
Pour Van Gogh, le symbole est ailleurs. Durant l’hiver 1886-1887, il fait du godillot le thème d’une série de « misères». Loin des interprétations biographiques qu’il démonte, l’historien Antoine de Baecque rappelle que le peintre a fait neuf « natures mortes aux souliers », qu’il a certes peint ses propres croquenots, vieux de vingt ans, usés par sa vie de prédicateur itinérant, mais qu’il les a associés à d’autres, achetés pour l’occasion et « vieillis » artificiellement, afin de les représenter sous toutes les coutures. Par ce « dispositif de figuration », Van Gogh rendait à la nature morte l’humilité que l’avènement de la bourgeoisie était en train de lui faire perdre. Ses godasses (ce dérivé de godillot apparaît en 1888) lessivées sont à la misère ce que le crâne est à la vanité, une allégorie.
On le voit, le destin métaphorique de l’invention d’Alexis-Godillot n’est pas mince. Antoine de Baecque en tire un dernier fil, le godillot politique, tant brocardé par Le Canard Enchaîné, dont la paternité reste discutée et qui a entretenu la vie du mot alors que la chose disparaissait des équipements militaires comme de ceux des marcheurs. Ce godillot-là est d’abord député, gaulliste et « inconditionnel ». Il marche au pas dans la direction indiquée par le chef, lui-même ancien militaire, soupçonné d’intention putschiste. Badinguet n’étant jamais loin, la référence au Godillot nom propre va de soi.

Une histoire marchée ?
Longtemps, beaucoup, notamment les lecteurs de Libération et des Cahiers du Cinéma, ont pu imaginer Antoine de Baecque comme un auteur assis, voire vautré, dans l’obscurité émolliente des salles de cinéma. Depuis quelques années, sa bibliographie l’a redressé, donnant à voir un historien marcheur, un historien en mouvement. S’attaquant au signifiant godillot, il prétend faire une « histoire marchée ». Ce concept lui appartient et il y a gros à parier qu’il l’affinera. La notion « d’histoire-totale » qu’il énonce dans son introduction semble plus éclairante. Par l’étude du godillot (l’homme, la chose et le mot), il peut embrasser sur une période longue, des années 1850 à 1968, de multiples « strates » de l’histoire auxquelles ce vocable appartient. À partir de quoi, il construit une histoire tous azimuts, une histoire jubilante car, de la tresse des signifiants il tire les fils qu’il choisit, une histoire musante et dérivante, une histoire modeste fondée sur une érudition sans exclusive. Une histoire totale, vraiment ? Pas tout à fait. Le champ du godillot reste ouvert. Antoine de Baecque semble arrêter son étude à 1968, sur l’image réjouie du visage, et non des pieds, du jeune Cohn-Bendit, l’anti-godillot par excellence. Ce faisant il néglige un descendant direct du godillot, un cousin britannique dont la vogue ne ralentit pas depuis les années 1960 où son poids de cuir et de caoutchouc n’empêchait pas Pete Townsend de faire des bonds sur la scène, et qui, aujourd’hui encore, rive au sol une bonne partie de notre jeunesse. Le goût de la godasse, lourdingue, solide, inusable, et qui va avec tout, le jean, le short, la robe d’été, n’est pas mort. Longue vie aux chaussettes à clous !
Françoise Gour