Une autre économie est-elle possible ?, par ROBERT CHAPUIS

Duverger_ESS_LOURS460L’Histoire se confond le plus souvent avec celle des États. Mais on ne peut en rester aux superstructures. On interroge le quotidien, la vie sociale, la relation économique. Le sous-titre que Timothée Duverger a donné à la thèse qu’il a soutenue à l’université de Bordeaux élargit encore cette dimension puisqu’il veut écrire « une histoire de la société civile en France et en Europe de 1968 à nos jours ». L’émergence de l’économie sociale et solidaire sert de révélateur.

à propos du livre de Timothée Duverger, L’économie sociale et solidaire. Une histoire de la société civile en France et en Europe de 1968 à nos jours, Lormont, Le Bord de l’eau, 2016, 408p, 24€)

Article paru dans L’OURS n°460, juillet-août 2016, page 5.

Chargé de cours à l’IEP de Bordeaux-Montaigne, Timothée Duverger a fait de sa thèse un ouvrage particulièrement intéressant dans une période où l’on s’interroge sur les réponses qu’il convient d’apporter à une crise où le capitalisme montre à la fois sa domination et son épuisement. Une autre économie est-elle possible ?

L’émergence de l’économie sociale et solidaire
Pour éclairer son terrain, l’auteur fait d’abord une plongée historique sur les concepts utilisés : la société civile qui naît avec l’idée démocratique et se présente comme une entité distincte du marché et de l’Etat, le social qui s’est distingué peu à peu du politique, la solidarité qui commence avec la bienfaisance et se développe avec le mutualisme et l’association, la forme économique à travers la production et la consommation dans leur spécificité ou leur mise en relation, notamment sous une forme coopérative. Derrière les mots et les sigles (fort abondants !), il faut voir toutes les luttes sociales et politiques qui ont été menées dans un pays profondément marqué par le jacobinisme ou le bonapartisme (sans oublier Vichy…). Mai 68 est à la fois un point d’aboutissement et un point de départ : le mouvement est né de la société et en a révélé les potentialités. Il a ouvert une nouvelle période dont il faut tenter l’analyse. À travers le temps d’abord : les années 70 voient l’émergence de ce que l’on appelle désormais « l’économie sociale et solidaire », les années 80 lui donnent consistance et reconnaissance institutionnelle, les années 90 développent de nouvelles formes de solidarité dans un contexte de chômage et de prise de conscience écologique. On voit alors apparaître cette économie soit comme une alternative soit comme un tiers secteur. Plus récemment, l’entrepre­nariat social se développe à différentes échelles (régionale, nationale, européenne) et mobilise à la fois les acteurs et les institutions.

On retrouve ces étapes en déclinant trois approches qui se complètent et en même temps s’enchevêtrent : la façon dont s’organise la société civile avec l’ESS (première partie), les idées qui en sont le soubassement ou le vecteur (seconde partie), les politiques publiques qui permettent d’institutionnaliser l’ESS dans une double dimension nationale et européenne (troisième partie). On constatera alors que la reconnaissance de ce type d’économie a été engagée, mais qu’elle est loin d’être achevée.

Théories et pratiques
On ne saurait reprendre ici tout le fil de cette analyse. Elle montre la complexité du sujet. Cette économie est l’un des marqueurs de la deuxième gauche et de sa volonté d’autoges­tion. Ce n’est pas un hasard si la reconnaissance politique en a été engagée par Michel Rocard après 1981. Mais il s’agit d’une tradition plus profonde et plus ancienne du mouvement ouvrier : des utopistes du début du XIXe siècle au mutualisme de la fin du même siècle en passant par le solidarisme de Léon Bourgeois. Avec les multiples formes de coo­pération dans la production (SCOP), la consommation (les COOP), la commercialisation (cf. les récentes AMAP), c’est une alternative à l’État bourgeois ou jacobin qui s’est constituée, dans un rapport de force incertain avec les tenants d’un centralisme plus ou moins démocratique. On lira avec profit le résumé de théories plus récentes : celles d’Henri Desroche sur l’économie sociale, de Jean-Louis Laville sur l’économie alternative, de Jean-Louis Draperi sur l’économie solidaire. On plongera dans la multiplicité des organismes qui se sont succédés au fil du temps. On s’informera avec précision sur l’action de la gauche au pouvoir pour donner corps et structure à cette économie avec des moyens financiers adaptés (IDES) : du secrétariat d’État de Guy Hascoët au ministère de Benoît Hamon qui a donné à ce livre une courte préface où il souligne l’intérêt de « construire une autre économie pour notre pays, plus soucieuse de l’intérêt général et des « biens communs ».
Il y a des ouvrages sur le capitalisme qui sont parfois de grands succès de librairie. Il en est d’autres, plus modestes et plus discrets, qui fournissent une matière essentielle pour définir un autre horizon et d’autres pratiques. C’est le cas du livre de Timothée Duverger. Il faut le faire savoir.
Robert Chapuis