Un théâtre qui avale le quotidien, par ANDRE ROBERT

Deux auteurs anglo-saxons contemporains, Jerry Sterner (1938-2001), Sarah Kane (1971-1999), deux types d’inquiétude et d’écriture théâtrale, prenant chacune à bras le corps des questions centrales quant à notre-vie-dans-le-monde : celle du régime économique qui conditionne la possibilité de l’émergence d’une forme de bonheur, celle – métaphysique – du sens même de l’existence.

À propos de L’Avaleur, d’après Jerry Sterner, mis en scène par Robin Renucci. Les trétaux de France, vu à La Maison des métallos, 94 rue J-P. Timbaud, Paris. En tournée en France en 2017. (voir : http://www.treteauxdefrance.com).
Anéantis et 4.48 Psychosis, de Sarah Kane, mise en scène de Christian Benedetti. Soit en alternance, soit en une seule soirée, au Théâtre-studio, Alfortville.

Pour Sterner, après une carrière dans l’immobilier, devenu dramaturge, il s’agit, avec Other people’s money : the ultimate seduction écrit en 1994, de disséquer les mécanismes d’un capitalisme contemporain unilatéralement spéculatif et indifférent à la production. Adapté en français par Robin Renucci, directeur des Tréteaux de France, qui poursuit ainsi son projet de théâtre citoyen commencé avec Le Faiseur (cf. L’OURS n° 462), L’Avaleur raconte comment, dans les années 2000, à Cherbourg, une entreprise pourtant très performante, à la pointe de la technologie du câble, fait l’objet d’une OPA hostile menée par le dirigeant d’un groupe financier et est finalement « avalée » par ce dernier. Aux yeux des actionnaires, le style à l’ancienne du patron resté keynésien de la Française du câble ne pèsera pas lourd face aux promesses d’enrichissement rapide, au pouvoir de séduction mêlé de vulgarité – façon Trump – du jeune spéculateur élevé au biberon de la City. Si, au départ, on peut se demander pourquoi être allé chercher ce texte, alors qu’existe en français le théâtre de Michel Vinaver dont une partie est consacrée au monde de l’entreprise (cf. Par-dessus bord), on est vite convaincu : nous avons là affaire à un autre stade (suprême ?) du capitalisme, les mécanismes de l’opération d’absorption financière sont remarquablement traduits en une intrigue très lisible à travers des personnages attachants (fort bien incarnés par Nadine Darmon, Maryline Fontaine, J.M. Winling, R. Renucci). Une mention spéciale ira à Xavier Gallais, formidable comédien dont la plasticité lui permet d’habiter à merveille le rôle d’une sorte de père Ubu postmoderne, vulgaire, répugnant, mais aussi remarquablement intelligent, séducteur par goût conjugué de l’argent, du risque et du plaisir, en un mot … toxique.

Au carrefour des influences de Harold Pinter (le huis-clos intime) et de Edward Bond (la guerre, la déréliction postmoderne), Sarah Kane a écrit dans les peu d’années qui ont précédé son suicide à 28 ans un théâtre radicalisé à l’extrême, où tous les personnages touchent le fond. Dans Blasted (Anéantis), sa première pièce (1995), un couple improbable se déchire dans une chambre d’hôtel d’un pays en guerre, plus ou moins de libération, avant que survienne un tueur qui les conduira à l’abjection la plus totale, sans aucun signe d’espoir possible (âmes sensibles, s’abstenir). Dans 4.48 Psychosis, sa dernière création (1999), une jeune femme monologue à propos de sa dépression « et de ce qui arrive à l’esprit d’une personne quand disparaissent complètement les barrières distinguant la réalité des diverses formes de l’imagination » (selon les mots de l’auteure elle-même). Christian Benedetti, qui dialogue avec le théâtre de Kane depuis le début des années 2000, a choisi de monter les deux pièces dans le même diptyque, assisté de Gaëlle Hermant ; face aux jeunes Marion Tremontels et Yuriy Zavalnyouk, il joue lui-même dans Blasted avec son style cinglant si reconnaissable le personnage d’un journaliste cynique au bout du rouleau, incarnation d’une civilisation elle-même à bout de souffle et mortifère. Dans 4.48, Hélène Viviès tient la scène, elle aussi remarquablement, pendant plus d’une heure avec un texte d’autant plus exigeant qu’il est un défi à la raison. Deux pièces brûlantes, l’une très réaliste, l’autre plus délibérément verbale, deux « performances » à tous les sens du terme.

André Robert