Samedi 3 septembre 2016, inauguration de la place Robert Verdier à Paris (18e)

Léon Blum et Robert Verdier, 1945.
Léon Blum et Robert Verdier, 1945.

Le samedi 3 septembre 2016, à 10 heures, la place Robert Verdier (1910-2009) a été inaugurée devant le 26, rue Duhesme (Paris 18e) à quelques mètres du siège de la Ligue des droits de l’homme. La ville de Paris rend ainsi hommage à un enseignant et à un militant exemplaire : agrégé de Lettres, enseignant, militant socialiste depuis 1932, syndicaliste, reconstructeur du Parti socialiste dans la Résistance, secrétaire général adjoint du PS SFIO (1944-1946), directeur-adjoint puis directeur du Populaire (1947-1956), député de la Seine (1951-1958), membre fondateur du Parti socialiste autonome (1958), responsable des affaires internationales du Parti socialiste (1969-1971), responsables des affaires internationales de la Ligue des droits de l’homme, président de l’association des amis de Léon Blum, membre de la 14e section du PS.

VerdierCouvCahierLBlumLongtemps président de la société des amis de Léon Blum, le dernier numéro des Cahiers Léon Blum paru à l’automne 2010 avaient rappelé son parcours et son action multiforme.

Ce numéro est téléchargeable ici.

Nous republions ci-après ses réflexions de jeune militant socialiste en 1940 face aux déchirements de son parti et aux pistes pour rénover  le socialisme.

Projet d’étude sur le socialisme conçu pendant le séjour de Robert Verdier au Val-de-Grâce en avril-mai 1940 (archives Robert Verdier, L’OURS)

Ces notes peuvent être rapprochées des réflexions de Léon Blum dans À l’échelle humaine, et d’autres socialistes tels Vincent Auriol, André Ferrat… 

Objet : Point du tout construite une nouvelle doctrine, « repenser » ou « reconsidérer » le marxisme, comme on dit souvent, mais affirmer solennellement, publiquement en tout cas, un certain nombre de thèses qui semblent constituer la pensée politique du socialisme des pays de l’Europe occidentale, les fondements de son action. Ne rien apporter de vraiment nouveau ; simple effort de mise au point, de clarification, tenant compte de la pensée de Jaurès, Blum, surtout de l’expérience des années 34 à 40 (et sq. ?), qui sont décisives, au cours desquelles les succès emportés ou les échecs subis ont permis de procéder à un clivage entre un socialisme efficace et un socialisme verbal et suranné.

Nécessité de cette étude. Elle eut été déjà fort nécessaire entre 34 et 36 ; le parti soc aurait dû affirmer hautement ce qu’il pensait. Époque de fermentation, de tâtonnements, de controverses politiques, de recherche de principes politiques. Or le parti socialiste paraît n’avoir pas fait entendre sa voix dans ces discussions théoriques ; parti trop ancien, ayant tendance à considérer que sa pensée était depuis longtemps fixée dans un corps de doctrine immuable, intangible. Peut-être en effet n’y avait-il rien de nouveau à apporter à la pensée active (ou « l’action réfléchie ») de Jaurès ; du moins aurait-il fallu le proclamer haut et fort et dire pourquoi, le parti socialiste était dans une certaine mesure « conservateur ». Pour ne l’avoir pas fait, on a laissé se développer dans l’esprit du public bien des confusions ; le parti socialiste a pu paraître tour à tour un simple ersatz du parti radical (un groupe de parlementaires un peu plus hardiment réformistes, un peu moins usés par le pouvoir, moins blasés par le maniement des leviers de commande), ou une nébuleuse flottant à la suite du Parti communiste. Pour les uns, parti de « républicains », c’est-à-dire bien tiède, bien suranné, un peu « vieilles barbes » empêtré encore dans des méthodes datant de l’Affaire Dreyfus ou de Combes et considérées (à tort ou à raison) comme dépassées. Pour les autres, résidu de partis marxistes, accidentellement tenus à l’écart du communisme depuis la scission de Tours (considérée comme simple malentendu) et destinés à rejoindre à bref délai la 3e internationale (cf. Espagne) sous la pression des événements.

Bref, aspect un peu mesquin, un peu étriqué de l’action et surtout de la pensée socialiste. Paraît ne pas voir plus loin que quelques lois aménageant un peu la société actuelle et orientées vers « le bien public ».

– Ainsi avons-nous laissé poser le dilemme :

Fascisme ou communisme. Nous ne nous sommes jamais dressés pour proclamer haut et officiellement : il y a autre chose : un soc. démocratique fondé non seulement sur la réflexion mais aussi sur l’expérience (de la France certes, mais part. des pays scandinaves)

– Noter en passant que le Bergerysme n’a pu devoir son succès, passager et superficiel mais incontestable, dans le milieu de jeunes intellectuels, qu’à son habileté à comprendre cette situation ! Il a vu qu’il y avait place pour autre chose que le fascisme et le communisme. Et il a vu aussi que l’on était avide d’une théorie politique. La sienne était bien pauvre et pour cause ! Système bâti à la hâte par un homme ambitieux, qui ne voulait entrer dans aucun parti dont il ne fut le chef incontesté.

– Donc cette étude, qui aurait dû être faite déjà peut-être, sera t-elle d’actualité au lendemain d’une guerre dont nous espérons qu’elle rétablira et consolidera la démocratie dans les pays d’occident. L’incendie éteint, il faut reconstruire. Sur quel plan ? avec quels matériaux ? Avec quelles machines, quels leviers ?

Le parti socialiste se doit de répondre clairement à ces questions. Voici ce que nous voulons – voici comment nous voulons le réaliser (surtout ceci)

Voici donc les têtes de chapitres

1) Démocratie. Nécessaire au socialisme – dissiper l’équivoque née : a) de la formule « dictature du prolétariat ». b) du léninisme et du stalinisme (qui l’un et l’autre ont laissé croire que le socialisme se confondait avec la suppression des libertés individuelles)*

[’* note en marge : rechercher dans un livre de Zévaes (à Meyrueis1), citation de Engels disant qu’il était nécessaire que la France passe par une étape « Clemenceau » avant d’aller plus loin)]

Reprendre à ce sujet :
Blum, « Pour la vieille maison » (discours à Tours)
Vandervelde, « Souvenirs d’un militant socialiste »
Surtout vivifier cela par l’idée que le socialisme ne pourra naître que par une lente « éducation démocratique » (à ce propos voir Huxley, « La fin et les moyens2 »). Valeur véritable du réformisme. Que la pensée traditionnelle du socialisme français se trouve confirmée par les expériences de 1936 à 1939 (exemples à citer : grèves à Saint-Nazaire, Affaire de Clichy, grèves du second ministère Blum. Que le parti socialiste doit créer le climat politique nécessaire au développement du syndicalisme véritable, agissant uniquement sur le plan social.

Donc dissiper le mythe de la « cassure brusque », la croyance messianique à l’apparition soudaine de la « société future ».

Rejeter l’anarchisme
le léninime,
le pivertisme

A propos de cette éducation démocratique indispensable, rappelons le propos d’Hitler (Rauschning, Hitler m’a dit3) affirmant que les communistes peuvent devenir de bons nazis, les sociaux-démocrates non. Grand éloge, le plus grand qu’on nous ait jamais adressé ! *

[’* note en marge : Dire franchement – à la droite que les occupations de juin 36 ne sont pas un scandale (le sacro saint … de la propriété) – au prolétariat que les occupations qui se sont pas la suite multipliées et éternisées ont été une faute contre lui-même et contre la collectivité.]

– au lieu de la « dictature du prolétariat » bien meilleure formule de Léon Blum « vacances de la légalité ». Au fond, a trouvé son application en juin 1936. Rechercher à quelle occasion Blum a employé l’expression.

Peut-être préciser dans ce chapitre comment le soc. entend orienter dans un sens humaniste, la civilisation technologique (v. Huxley)

2) Conséquence : acceptation du parlementarisme
Le dire franchement – mais ne pas se contenter de cette vague affirmation de principe ; ni de rappeler l’action entreprise par le Ps pour défendre les prérogatives du parlement contre toutes les tentatives faites pour l’asservir (février 34, Doumerguisme, plus tard Daladierisme). Nettement insuffisant. Décevrait le public. Il faut, comme pour toutes les questions ou presque, que le socialisme lutte sur les deux fronts : contre la droite, bien sûr, contre tous ceux qui discréditent le parlement. Mais aussi contre ceux qui jugent son cation insuffisante, contre ceux qui, déçus par les faiblesses, la corruption, la lenteur, du parlementarisme, se grisent de formulent plus ou moins « maximalistes (pivertisme mais aussi « action autoritaire des masses de Zyromski, certaines tendances du syndicalisme ; leur faire comparer : succès de 1936 et échec du 30 novembre 1938. Action directe des masses jamais indépendante du climat politique Répondre aux deux ordres de critiques
De la droite : instabilité ministérielle (d’ailleurs voulue) lenteur, incompétence, corruption, vain bavardage
De la gauche : le « crétinisme parlementaire » (formule communiste peut-être de Lénine lui-même ; vérifier) [’* note en marge : la rigueur systématique, l’intransigeance doctrinaire (voir critique des assurances sociales)]

Deux tâches :
– Défense du parlementarisme :
Tâches accomplies pendant la guerre de 14 à 18 et pendant celle-ci – histoire des décrets-lois bâclés (ex d’un décret moi Reynaud sur bénéfice de guerre revoir article à ce sujet dans la Loz?-Libre). Le travail des grandes commissions

– Programme de réforme : aménagement du travail parlementaire et relèvement de la moralité politique

a) les incompatibilités parlementaires ; lutte contre la corruption

b) demander des cessions plus longues (se rappeler le budget bâclé de déc 1938 par la volonté de Daladier) Discours Philip à ce sujet.

c) faire refluer le plus de travail fouillé sur les grandes commissions. Les séances pleinières réservées aux grands débats de principes ou de politique générale.

d) La question du Sénat voir le Parlement en Angleterre et dans les pays scandinaves.

3) Programme économique. Ne pas entrer dans les détails. Grandes lignes inspirées par es conclusions de Philip « La crise et l’économie dirigée » : économie mixte important un secteur socialisé et un secteur libéral

– préciser la notion de profit

– surtout, montrer qu’il y a d’abord des problèmes politiques, et certainement de politique internationale

4) Politique extérieure. Paix et guerre

– que le marxisme manque là surtout de précision. Autre point de départ : 2 fois depuis 1900, le parti socialiste a été contraint d’admettre la guerre et même d’y participer activement. Donc éviter ici encore une équivoque : laisser croire pendant les périodes de paix à un antimilitarisme catégorique, à une négation formelle de l’idée de patrie et de défense nationale, pour être ensuite aux côtés des ultra-nationalistes à la veille et au cours de la guerre. Attitude qui a un double inconvénient : 1) critiques trop faciles des patriotes en temps de paix. 2) critiques d’une partie de l’opinion déçue par un retournement apparent, de ceux qui avaient cru que le défaitisme « révolutionnaire » était la doctrine officielle du PS.

– Voir à ce sujet surtout Jaurès et livre fort précieux de Blum : « Les problèmes de la paix ». Celui-ci notamment permet de préciser que le PS ne se contente pas répéter de vagues formules sur le désarmement ni de vouloir d’un coup détruire les armements d’un seul pays ; mais qu’il veut par toute une diplomatie précise préparer le climat favorable à un désarmement simultané et universel.

Notamment que l’un des points de ce programme est de s’appuyer surtout sur les démocraties (les dictatures étant toujours parties vers la guerre et mieux armées pour la faire) _ lutter contre l’illusion, très répandue chez les conservateurs anglais notamment (Voir Neville Henderson : Deux ans avec Hitler) qu’il n’y a absolument aucun inconvénient à laisser vivre pendant longtemps un gouvernement dictatorial, considéré comme mieux adapté à l’état de certains pays.

– donc, là encore, lutte sur deux fronts :

contre le nationalisme obtus, et même les timidité de certains hommes de gauche (se rappeler en 1932 les controverses Herriot-Blum sur la sécurité) et contre les formules « maximalistes », qui paraissent officiellement adoptées par le parti et qui automatiquement sont abandonnées (Voir 1914 et 1939)

– Bref nécessité de préciser tous ces points afin de dissiper toutes les équivoques sur a doctrine politique du Parti et de ne pas laisser l’impression que l’on se contente d’un réformisme empirique. Au fond, nullement nécessaire de faire œuvre vraiment neuve et originale, simplement codifier une expérience acquise par une cinquantaine d’années particulièrement critiques.

En tout cas, dissiper bien des illusions sur la possibilité de réaliser dans un temps très court la société sans classe et l’internationale pacifiste. Pas croyance à l’irrémédiable chaos de la société humaine (scepticisme à la J. Coignard4 : vision d’un terrassé et peuplé uniquement de sots et de gredins) mais retour à l’idée de progrès lent (voir M. Bergeret5). Bref, « juste milieu » sans donner à cette expression le sens méprisant qu’elle avait du temps de Stendhal.

Suggestions
1) Bien préciser – le sens que l’on peut donner à l’expression : être marxiste. Dans quelle mesure le PS est-il marxiste ? Pour cela bien distinguer dans le marxisme (Voir Russel : Histoire des idées au 19e siècle)

a) Philosophie de l’histoire : souvent admise par des historiens à leur insu (c.a.d importance des faits économiques)

b) économie politique.

c) politique – le distinguer du léninisme.

2) Noter aussi, dans la partie concernant la politique extérieure : l’évolution de l’idée de patrie – en un double sens progrès de l’internationalisme.

a) par la trahison. Toutes les affaires « cinquième colonne »

b) par un élargissement et un assouplissement, tout à fait louable. Le bloc franco-anglais _ ses conséquences. Adoption d’une monnaie unique préconisée il y a bien une dizaine d’années par Léon Blum. Et bien d’autres choses.

* Et depuis surtout les accords anglo-russo-américains de août 1941. Internationalisation de l’aviation civile.

3) Politique extérieure. Qu’elle ne peut être conduite dans l’indifférence à l’égard des régimes intérieurs des autres pays. Ex. : L’Espagne : dialogue avec Debrach, au moment où a été proclamée la Rep. Esp. En 1931 cf. Autriche, etc.

Robert Verdier

1 Maison de famille des Verdier.

2 Aldous Huxley, La Fin et les Moyens – Enquête sur la nature des idéaux et sur les méthodes employées (Ends and Means – an Enquiry Into the Nature of Ideals and Into the Methods Employed for Their Realization), 1937.

3 Hermann Rauschning, Hitler m’a dit, 1939 (Robert Verdie en fait une critique quelques pages avant dans son journal, ainsi que de son autre ouvrage La Révolution du nihilimse, février 1940. : « n’apprend rien de nouveau sur l »histoire des événements, mais sur les personnalistés du 3e Reich, naturellement sur Hitler particulièrement

4 Ouvrage d’Anatole France, Les opinions de M. Jérôme Coignard, 1893.

5 Ouvrage d’Anatole France, L’Histoire contemporaine. M. Bergeret à Paris, 1901.