Saillans, l’utopie concrète dans la Drôme, par JEAN-FREDERIC DESAIX

Lorsqu’on parle d’expérience démocratique dans collectivités territoriales on évoque les années 70 à Roubaix, les velléités de démocratie participative des villes de Nantes ou de Lyon, ou encore l’expérience de Marinaleda en Espagne, ville 100% en autogestion. Plus récemment, la petite ville de Saillans dans la Drôme, forte de ses 1300 habitants est devenue, elle aussi, une référence.  À propos de Maud Dugrand, La petite République de Saillans. Une expérience de démocratie locale, Editions du Rouergue, 2020, 149p, 17€)article publié dans L’OURS 497, avril 2020

En 2014 des habitants en colère déposent une liste pour faire barrage à la fois au Front National et à l’implantation d’un supermarché. Des jeunes, des nouveaux arrivants, des anciens revenus au village… aucun n’est un spécialiste de la politique et se situe plutôt dans la critique de ses dérives. Sans programme ni candidat, frustrée de l’absence de concertation, la liste prend le pouvoir par les urnes et décide de mettre en place une « véritable » démocratie où la légitimité d’une décision ne vient plus d’un vote en conseil municipal mais d’un processus d’échange et de discussions entre les citoyens de la commune…

Une épopée

Maud Dugrand, journaliste, originaire de ce territoire, décide de raconter cette expérience démocratique d’une manière quasi anthropologique, en s’appuyant sur les témoignages et ses interconnaissances. L’auteure dévoile les ressorts humains mais aussi les complexités d’une utopie concrète que des habitants, décidés à changer l’ordre des choses, ont voulu mettre en œuvre.

L’expérience a pourtant tout d’une utopie. Co-décision, signature co-jointe, co-gestion, tirage au sort… Au début, tout semble facile, presque simple. En outre, la tradition historique « républicaine » de la région aide à l’émergence de cette empathie civique. Les habitants s’appuient sur l’histoire de Saillans incarnée notamment par le radical-socialiste Maurice-Louis Faure (1850-1919) promoteur de la Seconde République. L’engouement est réel et authentique. Sont-ils de gauche ou de droite ? Peu importe ! La volonté de construire la décision, de concerter, de prendre en compte les enjeux contemporains du monde moderne, de construire des alternatives à la déréglementation de l’économie et du climat porte cette nouvelle génération.

Faire face aux réalités

Les complexités administratives du PLU, le poids de l’intercommunalité, les contraintes budgétaires, les « cloche-merles », sont des paramètres à prendre en compte. Le citoyen, s’il n’est pas formé à cette complexité, s’il n’est pas affranchi de son quotidien, est rapidement dépourvu et la frustration n’est jamais loin. À Saillans « la parole est parfois fleurie, les emportements font partie des usages, et les fâcheries entre familles sont définitives. Dans ce contexte l’expérience d’un PLU participatif n’est pas sans douleur » !

L’or du temps citoyen

La participation ne se décrète pas ! Tout le monde n’adhère pas forcément à cette démarche originale et chronophage, par manque de temps mais aussi par manque d’avis ou tout simplement par manque d’envie.

Pas facile de trouver le temps pour participer aux commissions et aux sous-commissions nécessaires à la vie d’une ville qui revendique une sorte d’autogestion de son avenir… Gérer une ville demande du temps, que l’on prend forcément sur sa vie de famille, son temps personnel et parfois son temps de travail… c’est une dure réalité qui s’entrechoque avec cette utopie concrète qui motive les citoyens de bonne foi : être auteur de la loi à laquelle on obéit.

Garder la foi

On retrouve dans cet ouvrage toutes les difficultés du travail d’un élu d’une petite commune. Les pressions, les contraintes, la difficulté de prendre la bonne décision, de satisfaire tout le monde… Le citoyen devenu élu se retrouve face à ce problème fondamental : qu’est-ce que l’intérêt général ? Une question presque philosophique à laquelle ces nouveaux élus vont se trouver confrontés à chaque prise de décision !

Saillans n’a pas été épargnée par les « gilets jaunes » ou par la fronde de l’opposition. Mais elle a su, avec ses jeunes citoyens, construire une méthode pour réfléchir ensemble, pour se confronter, pour aller plus loin que le « vivre ensemble » en cherchant à « faire société ».

Le modèle est-il réplicable ? Notamment dans une ville de 100 000 habitants ? Impossible à dire parce que ce n’est pas le dessein des citoyens de Saillans. Il n’y a rien de révolutionnaire dans leur démarche. Juste une expérience, avec ses espoirs et ses échecs, de vivre profondément la démocratie.

Ce témoignage trace avec justesse et une belle qualité littéraire, une épopée, dont nul ne connaît l’issue.

Jean-Frédéric Desaix