Parlez-vous conservatisme ?, par CEDRIC PERRIN

Jusqu’à ces dernières années du moins, rares étaient ceux à se réclamer ouvertement du conservatisme en France, en l’absence d’un parti conservateur identique à celui de nos voisins britanniques. Les termes conservateurs et conservatisme restent plus fréquemment employés sur le mode péjoratif et offensif pour dénoncer des adversaires. Lire la suite
A propos du livre de Christophe Boutin, Olivier Dard & Frédéric Rouvillois (dir.), Dictionnaire du conservatisme, Le Cerf, 2017, 1071p, 30€)
Article publié dans L’OURS 477, avril 2018.À en croire technocrates et libéraux, les conservateurs seraient même essentiellement à gauche dans la France d’aujour­d’hui, tels ces enseignants, fonction­naires et cheminots qui rendraient ce pays impossible à réformer à cause de leur corporatisme et de leur immobilisme ; faisant fi au passage du conservatisme des syndicats dominants dans l’agriculture ou des lobbies de l’énergie peu pressés de prendre la voie d’une transition environnementale, par exemple. Autrement dit, on est toujours le conservateur de quelqu’un et cet usage polémique jette sur la notion elle-même un voile qui en gêne la compréhension. C’est dire alors si l’initiative de ce Dictionnaire du conservatisme est la bienvenue pour lever ce voile et préciser les contours de ce qu’est le conservatisme, dans la lignée des travaux récents sur le sujet, notamment dans le monde anglo-saxon.

Auteurs et entrées variés
L’ouvrage, fort dense, rassemble sur un peu plus de 1000 pages 243 notices et 104 auteurs. Christophe Boutin, Olivier Dard et Frédéric Rouvillois ont réuni une équipe de rédacteurs venus d’horizons divers, composée d’une part de journalistes et d’essayistes qui sont les nouvelles figures du conservatisme français ou l’animent depuis plus longtemps (E. Bastié, A. De Benoist…) mais aussi, d’autre part, d’universitaires, de différentes disciplines (droit, histoire, littérature…), de sensibilités hétérogènes ou sans attachement partisan connu, dont les travaux antérieurs font d’eux des spécialistes reconnus du conservatisme ou de certains aspects qui y ont trait.
Les valeurs centrales du conservatisme sont explorées : Autorité, Armée, Tradition, Propriété, Famille, Sécurité ou Ordre par exemple. De multiples entrées religieuses posent le christianisme en cadre moral, voire institutionnel, de la pensée conservatrice. Le conservatisme est aussi analysé dans ses rapports avec des notions plus radicales – ou ultra-conservatrices – comme la Réaction ou la Décadence qui renvoient l’idée de Progrès à un « mythe ». Sont aussi interrogés les thèmes de conservatisme de gauche ou de socialisme conservateur ou encore le « conservatisme socialisant » d’un John Ruskin. Le conservatisme est aussi cette nostalgie d’un monde qui disparaît qui a inspiré de nombreux artistes ou écrivains comme Bourget, Kipling, Raspail, Barbey d’Aurevilly, Bossuet ou encore ceux rassemblés dans la notice sur le Romantisme ou celle sur la Littérature conservatrice du XXe siècle. Mais, dépassant une esthétique du verbe mélancolique, le conservatisme peut se muer en une utopie de l’action (ou de la réaction) jusqu’à s’accom­moder de la violence du fascisme.
Les personnalités du conservatisme couvrent une partie de l’ouvrage. Si les rédacteurs du dictionnaire sont français, ou du moins francophones, ils ne se sont pas limités à cette aire et les figures marquantes du conservatisme à l’étranger ne sont pas omises, avec par exemple des notices sur Churchill, Reagan, Thatcher ou encore Salazar ou Hassan II. Mais il s’agit bien d’un dictionnaire du conservatisme et non pas des conservateurs. Le lecteur n’y trouvera donc pas des biographies. Ces hommes et ces femmes ne sont pas envisagés pour eux-mêmes mais dans leurs rapports parfois complexes ou critiques au conservatisme et avec le monde des conservateurs. À cet égard, les contributeurs tiennent leur ligne dans des notices solides. Celles consacrées à des auteurs sans doute un peu moins connus des non-spécialistes, tels Thierry Maulnier, complètent et élargissent la présentation de ce champ intellectuel et politique. Les mouvements conservateurs sont aussi étudiés, depuis l’Action française et le catholicisme social jusqu’aux plus récents, comme le Tea party aux États-Unis ou la Manif’ pour tous et Sens commun en France.

Un univers conservateur éclaté
Le titre du dictionnaire désigne la catégorie du conservatisme mais le panel des auteurs présentés montre bien un univers conservateur très éclaté, depuis l’écrivain réac’ ou anar’ de droite jusqu’au théoricien de la contre-révolution, en passant, entre autres, par le chef de majorité parlementaire, élu d’un des partis conservateurs qui ont fait l’histoire de la droite ou encore le militaire devenu homme d’État pour défendre une certaine conception de la chose publique et de la nation comme le général de Gaulle.
L’un des apports notables de ce dictionnaire est d’intégrer aux côtés des entrées attendues et classiques sur ce sujet, d’autres qui le sont moins. Un portrait de Michel Audiard, amateur d’une France populaire en noir et blanc que « l’esprit de sérieux » de la gauche rebutait, permet d’incarner l’anarchisme de droite, par exemple. Proudhon lui-même apparaissait, aux yeux des libertaires, comme un « anarchiste juste-milieu », un conservateur dont la pensée présente des similitudes avec celle de Tocqueville. Si elle peut surprendre, la présence ici d’entrées sur le développement durable ou la décroissance (dont des écrivains comme Bernanos sont parfois considérés aujourd’hui comme des précurseurs) rappelle l’existence d’une critique conservatrice du capitalisme enracinée dans la tradition catholique. Le corporatisme dans l’entre-deux-guerres fut aussi une tentative pour trouver une troisième voie à l’organisation de la production alternative aux « erreurs » que seraient le capitalisme libéral comme le socialisme. Les notices Jardin ou encore celle sur Tolkien, l’auteur de la désormais célèbre épopée du Seigneur des anneaux, témoignent de la diversité des thèmes abordés.

Forces et faiblesses
Un dictionnaire est tout à la fois une synthèse, une sélection et un outil de travail. Ce n’est toutefois pas une encyclopédie et bien que le livre soit volumineux, les directeurs, et probablement aussi l’éditeur, ont fait des choix qui laissent nécessairement des absences. Le dictionnaire ne comporte pas d’entrée Europe, colonisation ou décolonisation, antisémitisme ou antimodernes, par exemple ; même si ces thèmes sont abordés, au moins partiellement, ailleurs dans l’ouvrage. Les renvois en fin d’articles et l’index rerum sont de ce point de vue bien utiles. Les débats sur l’immigration et l’Islam pourtant introduits dans l’espace public par les droites, même si une partie de la gauche s’y est aussi empêtrée, n’ont pas trouvé leurs spécialistes (alors que le judaïsme a sa notice). Il aurait pu être intéressant aussi d’intégrer quelques notices sur la presse et les médias conservateurs et de montrer, par exemple, comment les milieux conservateurs, voire très conservateurs, assimilent – paradoxalement d’une certaine manière – les nouvelles technologies de l’information, comme Internet, pour défendre et diffuser leurs idées. Certaines notices sont clairement plus faibles que les autres en prenant leur sujet par le petit bout de la lorgnette avec un parti pris évident qui tord la réalité. Celle sur la Résistance, par exemple, est essentiellement un plaidoyer qui rappelle l’engagement de royalistes dans ce combat. Il y avait mieux à écrire concernant la participation des conservateurs aux mouvements de Résistance, à commencer par de Gaulle lui-même. Dès lors, on ne peut que regretter l’absence d’une notice sur le régime ultra-conservateur de Vichy, que les conservateurs catholiques, monarchistes, anticommunistes, antimaçons et antisémites des ligues des années trente furent plus nombreux à servir.
Nonobstant ces limites inhérentes à ce genre d’entreprise éditoriale, ce dictionnaire est un livre riche, rédigé le plus souvent dans une langue agréable à lire, dont la consultation est fort intéressante et instructive, que l’on partage les analyses des rédacteurs ou pas.
Cédric Perrin