MEMOIRES D’UN FRANÇAIS LIBRE, par Vincent Duclert

Cremieux-Brilhac_LOURS_458Les mémoires d’un grand historien de la France Libre, et d’un citoyen engagé.
A propos du livre de Jean-Louis Crémieux-Brilhac, L’étrange victoire De la défense de la République à la libération de la France, présentation de Pierre Nora, Gallimard coll. Témoins, 2016, 244 p, 19,90€). Article à paraître dans L’OURS 458, mai 2016, page 8.

Pierre Nora, éditeur fidèle des travaux de Jean-Louis Crémieux-Brilhac, Des Français de l’an 40 qui le fit connaître comme historien majeur de la France Libre, à la biographie de Georges Boris, l’avait finalement convaincu d’entamer l’écriture de ses mémoires. Ceux-ci devaient couvrir trois vies, celle pour commencer du jeune agrégatif d’histoire, combattant en 1940, évadé d’un camp de prisonnier du fond de la Poméranie, passé par l’antichambre du Goulag soviétique, finalement transféré sur un navire de la Force 111 de Canadiens anglais en mer Baltique, décoré à Londres par le général de Gaulle, passé de Crémieux à Brilhac, Français Libre chargé du service de la propagande et de la documentation, œuvrant sous l’autorité de Georges Boris et d’André Philip, le commissaire à l’Intérieur, proche des chefs de la Résistance dont « l’éblouissant » Brossolette, croisant Pierre Mendès France qui sera, autant sinon plus que le Général, son modèle d’homme d’État. Puis Jean-Louis Crémieux-Brilhac devient haut fonctionnaire engagé dans la modernisation de la France et de son État, fondateur et directeur de La Documentation française conçue comme une « institution nouvelle d’information démocratique ». Enfin, à l’heure où, pour beaucoup, sonne le temps d’une retraite méritée, il s’engagea dans cette voie de l’histoire qui ne le conduit pas seulement à se faire l’historien de la France Libre mais aussi celui de la mobilisation scientifique voulue par Pierre Mendès France, et poursuivie en 1958 par le général de Gaulle qui en avait chargé au cabinet du ministre d’État André Malraux, Geneviève de Gaulle-Anthonioz.

L’action en faveur de la recherche
On oublie souvent ce troisième temps de l’action publique de Jean-Louis Crémieux-Brilhac qui fit suite à l’engagement dans la France Libre et fut contemporain de l’aventure de La Documentation française. Proche collaborateur du président du Conseil Pierre Mendès France de juin 1954 à février 1955, chargé par ce dernier d’organiser le premier colloque de Caen sur l’enseignement et la recherche en novembre 1956 (on va commémorer cette année le soixantième anniversaire de l’événement) puis le second en 1966, secrétaire général de l’association d’étude pour l’expansion de la recherche scientifique (1956-1972) fondée avec le biologiste Jacques Monod et le mathématicien André Lichnerowicz. La définition et la promotion d’une ambitieuse politique en faveur de la recherche publique (intégrant les sciences humaines et sociales) et de la démocratisation de l’enseignement lui doit beaucoup. Lui-même se fit l’historien de ce grand dessein national, en participant à un programme de recherche de l’École des hautes études en sciences sociales au début des années 2000 et en publiant en 2012 une courte mais dense étude sur la politique scientifique de Pierre Mendès France sous-titrée : « une ambition républicaine ».
La République gaullienne, qui profita à plein des héritages mendésistes en la matière, le tint à l’écart des grandes réalisations dont la Délégation générale à la recherche scientifique et technique lancée par un décret du général de Gaulle en date du 28 novembre 1958. Une injustice fut commise à son égard, dont il ne se plaignit jamais mais que nous pouvons relever en tant que spécialiste de la longue durée de cette histoire scientifique française. La gauche lui accorda un poste de conseiller d’État en 1982. La reconnaissance de la République lui fut acquise tardivement, par la remise de hautes décorations (grand-croix de la Légion d’honneur en 2014) et par la cérémonie d’hommage national voulue par François Hollande aux Invalides, le 15 avril 2015, une semaine après sa disparition à son domicile parisien – que connaissaient si bien ses amis et de nombreux historiens, à l’orée du boulevard Saint-Germain.

Mémoires

Ce n’est qu’après 2010, à la suite de l’émission de France Culture « À voix nue » qui lui avait été consacrée, qu’il accepta la proposition de Pierre Nora d’entamer la rédaction de ses mémoires. Longtemps il s’en était tenu à distance, estimant qu’avec ses livres d’historiens, il était revenu sur les événements dont il avait été l’acteur ou le témoin.
Pour connaître ces derniers, nous pouvons dire que L’Étrange victoire, qui constitue l’édition posthume du récit de sa résistance, qu’il avait pu écrire avant que sa mort ne survienne, apporte beaucoup à la connaissance de la France Libre. Et comment cette expérience fondatrice explique la cohérence de ses engagements futurs aussi bien que « l’image exemplaire de rigueur intellectuelle et de loyauté morale qu’[il] a laissée de sa personne et de sa vie » (Pierre Nora). Et, pour comprendre cette fermeté de pensée et d’action, il faut se porter au-delà même de cette expérience de la France Libre. Né « enfant de la “Grande Guerre” », enfant aimé de ses parents, éduqué aux hautes valeurs de la République, celles de l’affaire Dreyfus, de Jaurès (il assista au transfert de ses cendres au Panthéon) et du Front populaire (la « journée inoubliable » du 14 juillet 1936), il a su très tôt pourquoi combattre, bien avant juin 1940, dès la montée du nazisme et l’aveuglement des démocraties parlementaires (il fut le plus jeune adhérent du CVIA).
Pierre Nora, qui a eu mille fois raison d’amener Jean-Louis Crémieux-Brilhac à écrire ses mémoires de guerre et à les éditer, a choisi de leur donner un titre inspiré de L’Étrange défaite de Marc Bloch. La rigueur de l’historien le conduit à réinterroger l’histoire même de la France Libre, comme la place déterminante de Londres qui permit à de Gaulle de surmonter les défis d’Alger, ou bien la douloureuse question des Français Libres devant l’extermination des Juifs d’Europe. Il y a une autre justification à cette filiation, qui émerge du récit (et que souligne Michel Crémieux dans l’allocution prononcée aux obsèques de son père reproduite dans le livre). Républicain, démocrate, intellectuel, « Crémieux-Brilhac » (comme il se présentait au téléphone) se considérait « comme juif par fidélité à une tradition, indépendamment de toute notion de race ou de pratique religieuse ». Cette tradition, L’Étrange victoire nous y fait accéder. C’est celle de la raison critique, de l’engagement dreyfusard, du choix de ne jamais plier devant l’injustice et le mensonge. Bref, le meilleur de la tradition française !
Vincent Duclert