Marx sauvé d’Althusser par Thompson, par MICHEL DREYFUS 

misere_de_la-theorie_456À partir du milieu des années 1960, le philosophe Louis Althusser développa sa vision du marxisme dans laquelle il se fit le chantre d’une conception scientifique et déterministe qu’il opposa à des interprétations humanistes. Une vision qui trouva des faveurs en France, mais aussi des opposants, dont l’historien anglais Thompson qui en fit une critique argumentée.

A propos du livre de Edward P. Thompson, Misère de la théorie.Contre Althusser et le marxisme anti-humaniste, Editions L’Échappée, 2015, 390p, 19€

Article paru dans L’OURS n°456, mars 2016, page 4

Il aurait existé une coupure épistémologique entre le jeune Marx des Manuscrits de 1844 qui aurait prôné le matérialisme historique et celui des années ultérieures qui aurait défendu le matérialisme dialectique scientifique. Selon L. Althusser, toute réalité concrète ne peut s’expliquer que par la philosophie marxiste : ses fondements philosophiques constituent des invariants structuraux qui surdéterminent les formations sociales. À partir de ce présupposé, le philosophe entreprit une relecture systématique et minutieuse de Marx afin d’en dégager le fonds scientifique et de lutter contre les interprétations idéologiques qu’en avaient faites les partis politiques, la plus grave étant son détournement par le stalinisme triomphant. Louis Althusser s’opposa aux utilisations de la pensée de Marx qu’il jugeait humanistes, tout en réfutant également que cette dernière puisse être influencée par la notion d’historicisme. Le philosophe était membre du PCF et il le resta jusqu’à sa fin tragique ; il y fut l’objet de critiques qui nous paraissent bien bénignes aujourd’hui. Rien ne fut plus à la mode dans les milieux intellectuels français de se réclamer de sa pensée, en particulier chez les maoïstes, à partir de la seconde moitié des années 1960. Cet engouement devait se poursuivre et il n’a pas complètement disparu de nos jours

Un historien anglais…
Le grand historien britannique marxiste E. P. Thompson acheva la rédaction de cet ouvrage en février 1978 ; les théories d’Althusser rencontraient alors un écho non négligeable aux marges du PCF. De façon mordante et souvent drôle, E. Thompson qui se présente comme un « historien anglais… coupable de pratiques empiriques » s’excuse en préambule de son infériorité devant « ce rigoureux philosophe parisien ». Après cette introduction ironique, il démolit de fond en comble, tout le long de son ouvrage, la pensée totalement « lamentable » de Louis Althusser. Il ridiculise sa prétention  de hisser le marxisme au rang d’une science : le caractère réductionniste et mécanique de cette approche d’une histoire dont Althusser ignore tout, lui interdit de le faire. Selon E. Thompson, ce philosophe fait preuve d’un impérialisme théorique qui se manifeste « sous sa forme la plus arrogante ». Son mépris pour l’histoire l’entraîne à ne tenir aucun compte de ses résultats. En effet, Louis Althusser n’hésite pas à écrire que notre savoir historique peut uniquement se constituer « dans la connaissance, dans le processus de la connaissance et non dans le développement du concret réel » (Lire le Capital, p. 295, cité par E. Thompson, p. 54). Toujours selon Althusser, tout est déterminé par la théorie de Marx sans laquelle « les spécialistes qui travaillent dans le domaine des “Sciences humaines” et (domaine plus réduit) des Sciences sociales, donc les économistes, les historiens, les sociologues […] doivent savoir qu’ils ne peuvent produire de connaissances véritablement scientifiques dans leur spécialité sans reconnaître que la théorie fondée par Marx leur est indispensable » (Lire le Capital, p. 7-8, cité par E. Thompson, p. 67). Dans ces conditions, la critique, bien légère, du stalinisme faite par L. Althusser n’a aucune valeur parce qu’elle est dépourvue de la moindre analyse concrète d’une situation concrète.

E. Thompson met donc en pièces cette philosophie selon laquelle tout s’explique et s’explique seulement par la théorie marxiste : en dehors d’elle, point de salut. L’historien dénonce cette façon de penser qui s’inscrit dans « la tradition de la théologie », alors que le marxisme s’inscrit dans la « tradition de la raison active ». Aussi l’historien britannique est décidé à mener une « guerre sans relâche » contre cette pensée qui « érige autour de l’organisation et des pratiques communistes orthodoxes – enceinte consolidée par le “terrorisme idéologique” d’Althusser – conçue pour marquer tout socialiste critique du sceau de la culpabilité et du manque de solidarité… Toute critique socialiste est illicite (ou est un exemple de “calomnie bourgeoise ou trotskiste” malveillante) » (p. 348 et 350). Ces deux approches sont totalement antinomiques : entre la théologie et la raison, aucune négociation n’est possible.

Pourquoi Althusser ?

E. Thompson s’interroge enfin :  comment cette pensée a-t-elle pu émerger non pas en URSS – Lyssenko y avait déjà sévi en ce sens au début des années 1950 – mais au sein du milieu intellectuel parisien où les idées peuvent s’exprimer en toute liberté ? Il l’explique par le fait que les intellectuels du PCF sont « confinés » au sein du ghetto intellectuel parisien ou dans leurs branches universitaires respectives. Il s’étonne enfin de la superbe ignorance dont fait preuve Althusser pour un dernier élément, et de taille. À l’heure où le philosophe élaborait ses théories, on redécouvrait en effet l’histoire du marxisme, celle du mouvement ouvrier et en particulier de l’URSS sous Staline, autour de travaux tels que ceux réalisés ou animés par Georges Haupt. Ces recherches, ainsi que de nombreux ouvrages rédigés par les penseurs marxistes les plus variés, furent publiées par des maisons d’éditions dont Maspero fut la plus connue, mais ne fut pas la seule : on pourrait citer les Éditions sociales internationales (EDI), Savelli, et bien d’autres. Cette démarche qui avait commencé à la fin de la guerre d’Algérie, donc au début des années 1960, fut puissamment relayée par Mai 68. On peut comprendre qu’elle ait peu touché la « classe ouvrière » parce que le PC, fort puissant, faisait tout pour s’y opposer. Mais il est incroyable que l’intellectuel qu’était L. Althusser n’y fasse jamais référence ; ce mépris ou cette ignorance suffisent à disqualifier sa pensée. L’École normale supérieure où il officiait et les éditions Maspéro étaient toutes deux situées au Quartier latin !
Sa pensée avait également fait l’objet d’une critique radicale par Jacques Rancière en 1974 ; elle fut à nouveau l’objet d’un ouvrage, écrit dans le même sens par Tony Judt en 2010. Le livre de E. Thompson s’inscrit donc dans cet ensemble. Il reste à se demander pourquoi Althusser a eu et dispose encore d’une telle influence chez des intellectuels. Comment une pensée aussi théologique, pour reprendre le terme de Thompson, a-t-elle pu bénéficier d’un tel succès, en dépit de sa pauvreté, de son schématisme et de son ignorance des apports effectués par les sciences humaines depuis des décennies ? Cette question pourrait être posée à l’examen de bien d’autres épisodes – certains fort récents – de la vie de l’intelligentsia française. Elle ferait l’objet d’un gros livre qui reste à écrire.
Michel Dreyfus