Les ouvriers perdus des socialistes européens ?, par Fabien Conord

Rennwald_LOURS_458L’ouvrage de la politiste suisse Line Rennwald est consacré à ce qui constitue l’une des principales mutations de la sociologie électorale française, mais aussi largement européenne, des dernières décennies : la perte par les socialistes de leur base ouvrière. 
Line Rennwald, Partis socialistes et classe ouvrière. Ruptures et continuités du lien électoral en Suisse, en Autriche, en Allemagne, en Grande-Bretagne et en France (1970-2008), Neufchâtel, Éditions Alphil-Presses universitaires suisses, 2015, 307 p. 39CHF. Article à paraître dans L’OURS 458, mai 2016, page 1.

L’auteure étudie donc la gauche au prisme de la variable de classe, à l’instar de Stefano Bartolini, dont La mobilisation politique de la gauche européenne, 1860-1980 : le clivage de classe a été publiée en français en 20121. Les deux ouvrages sont d’ailleurs largement complémentaires puisque Line Rennwald analyse les mutations des partis socialistes depuis les années 1970, prenant en quelque sorte la suite chronologique de Stefano Bartolini. Elle choisit de s’appuyer sur l’exemple de cinq pays européens : l’Allemagne, l’Autriche, la France, le Royaume-Uni et la Suisse

Brouillage des repères et de l’offre politique

L’ouvrage de Line Rennwald est issu de sa thèse de science politique et elle n’a pas toujours effectué l’effort de la transformer en livre. Les quatre premiers chapitres sont précieux en termes bibliographiques et méthodologiques mais relèvent davantage – dans leur longueur – d’un travail doctoral à présenter devant un jury que d’un ouvrage destiné à un public plus large. L’essentiel de la démonstration apparaît donc dans les quatre chapitres qui composent la seconde moitié du livre. Line Rennwald montre bien le déclin des « ouvriers de production » dans les sociétés européennes durant le dernier tiers du XXe siècle. Il se double d’un brouillage des repères entre ces ouvriers et les partis socialistes avec lesquels existait ce qu’elle nomme un « alignement électoral » qui évolue en « désalignement ouvrier ». Sa thèse est que cette dissociation résulte des modifications de l’offre politique des partis socialistes plus encore que des transformations du monde ouvrier.
En effet, au-delà du constat du déclin du vote ouvrier dans les suffrages socialistes, dont elle montre la chronologie décalée et/ou les différences d’ampleur selon les pays considérés (l’électorat socialiste d’Allemagne, d’Autriche et du Royaume-Uni demeurant plus ouvrier que celui de France ou de Suisse), Line Rennwald met l’accent sur la variété des facteurs qui contribuent à faire évoluer le vote ouvrier. Elle pointe notamment la question du libéralisme culturel, devenu central dans le référentiel des partis socialistes où il supplante les questions économiques voire sociales. Ce changement n’est pas toujours la résultante d’une hausse des thèmes culturels, souvent stables (à haut niveau), mais surtout du délaissement des préoccupations économiques, alors qu’elles demeurent centrales pour les populations ouvrières.
L’auteure reconnaît que la diminution du nombre d’ouvriers contribue aussi à ce que les partis socialistes cherchent à séduire d’autres catégories sociales. Cela étant, cette mutation de l’offre programmatique a profondément perturbé le monde ouvrier, qui perd ses repères habituels et se réfugie dans l’abstention  – phénomène observé dans tous les pays choisis – voire dans le vote populiste (essentiellement en Autriche, en France et en Suisse). De plus, les partis socialistes retenus pour cette étude suivent ce que Line Rennwald qualifie de « trajectoire de convergence économique vers leur principal adversaire de droite » : ils modèrent leur catalogue de revendications économiques et sociales, puis adoptent souvent un discours libéral qui accentue la prise de distance avec la culture ouvrière traditionnelle et brouille davantage les clivages politiques.

Étude par le haut

Line Rennwald privilégie une approche par le haut qui uniformise un peu la présentation des différents partis socialistes choisis comme exemples et occulte un peu la diversité de leurs ramifications sociales. C’est d’autant plus regrettable qu’elle montre bien, par exemple, l’importance du syndicalisme dans le vote socialiste des ouvriers, illustrant la permanence d’une corrélation entre syndicats puissants et vote ouvrier socialiste alors que l’affaiblissement voire la déstructuration des premiers entraîne un délitement du second. Son travail constitue toutefois une analyse solidement étayée des mutations des sociétés d’Europe occidentale dans leurs dimensions politiques, et l’ouvrage de Line Rennwald comporte de surcroît de précieuses annexes statistiques.
Son livre est désormais une référence utile en matière d’histoire du socialisme européen et même plus largement d’histoire de l’Europe occidentale durant les dernières décennies du XXe siècle.
Fabien Conord

(1) Éditions de l’Université de Bruxelles, 2012, 829 p. Voir l’article d’Alain Bergounioux paru dans L’OURS 451.